« La cause de la vérité... »

par Jean-Claude BESSON-GIRARD

« La cause de la vérité devrait être la cause commune » dit Montaigne. L’exercice de la pensée soucieuse de vérité plus que de bénéfice ne consiste pas à asséner des leçons mais à tirer leçon de l’examen, rigoureux et intuitif à la fois, de la réalité perçue et librement étudiée. L’objection de croissance est née d’une réflexion remettant radicalement en cause toutes les interprétations imposées par la doxa régnante. Si l’ambition de l’idée de décroissance est de se défaire de l’imaginaire économiste et de l’imaginaire technique, au nom de « la cause commune », elle s’expose inévitablement à l’hostilité absolue d’un modèle consensuel qui a fait de la marchandise et de la technique les fers de lance de sa domination. Mais, plus que l’argent et les armes, ce sont bien les mythes aliénants qui font obstacle à l’émancipation de la société humaine. « Le funeste credo de croître » est celui d’entre eux qui, depuis quelques décennies seulement, ravage la planète et attise l’injustice.

Le dossier de la troisième livraison d’Entropia interroge la technique à la lumière de l’idée de décroissance, comprise comme un processus exploratoire cherchant l’issue d’un labyrinthe. Il ne s’agit donc pas de rejeter la technique ou de l’exalter, pas d’avantage que de renoncer à la Raison, mais plutôt de confronter raison et technique à l’immémorial « pourquoi » qui habite au cœur de l’homme. Les constats sur notre actuelle situation, en tant qu’espèce, replacent frontalement ce « pourquoi » sur la scène de l’histoire. La rareté et le risque ne sont-ils pas les deux composantes majeures de l’usage du monde en notre temps ? Ne pas le percevoir n’est-il pas le signe que « le progrès » est bien une idéologie qui distille, à l’envi et pour le plus grand nombre, une espérance aveugle où l’évolution technique est supposée résoudre les problèmes dont elle est la source ? Si « cause commune » il y a, il est impossible de faire l’impasse sur les dimensions sociales et politiques engendrées par les techniques contemporaines en tout domaine. Les plus sophistiquées d’entre elles impliquent dans leur application une organisation sociale à tendance totalitaire. Il est patent que notre conscience — et par conséquent notre éthique et notre morale – n’est pas à la mesure des outils de notre puissance, ce qui est un facteur essentiel d’irresponsabilité.

Les contributions réunies dans ce numéro d’Entropia n’ont pas prétention à l’exhaustivité. Elles ne sont que des invitations particulières à la réflexion, situées et circonstanciées, réunies par une commune vigilance aux aspects différents. Cette attention n’est pas seulement une affaire de savoir et de théorie. Elle affiche la conviction que l’inertie, le masque et la fatalité sont impraticables.
Jean-Claude Besson-Girard