Fabrique du vivant et décroissance

par Jacques Testart

On peut difficilement imaginer que certains éléments de la machine du progrès demeureraient indemnes de nouvelles conditions économiques, et des nouveaux paradigmes de sociabilité qui en découlent. Ce n’est pas seulement la carence du pétrole et la réalité de l’effet de serre qui appelleront des solutions novatrices, c’est aussi la leçon des échecs de l’ère industrielle, l’évidence qu’il faut réviser les certitudes du « progrès », et l’instauration de nouvelles règles pour la vie de chacun et pour la vie collective. Ce monde ne pourra être que plus convivial, ou alors il serait dramatiquement injuste, si un petit nombre s’appropriait les ressources raréfiées tout en poursuivant la déprédation de la planète, une éventualité qui rappelle que l’avenir sera aussi un effet de la politique...

Donc, dans l’hypothèse où la barbarie ne l’emporterait pas, notre monde devra survivre à la réduction de sa consommation en développant la frugalité, mais aussi des relations de coopération et de solidarité qui, seules, peuvent rendre la décroissance supportable, si ce n’est réjouissante. Dans ce paysage où nous vivrons bientôt, la recherche scientifique ne pourra pas poursuivre sa fonction actuelle, qui est essentiellement de rendre possible la consommation de nouveaux produits ou services pour le bénéfice principal de puissances financières. Mais cela ne veut pas dire que la recherche deviendrait interdite ou seulement superflue. Imaginer cette issue serait admettre que l’humanité dispose d’ores et déjà de toutes les technologies nécessaires à sa survie et même à son épanouissement, une hypothèse mise à mal, entre autre, par de vraisemblables nouveaux besoins, nés de nouvelles conditions d’existence. On peut même imaginer le renouvellement du besoin de connaissances par la recherche dite « fondamentale »... une activité devenue un luxe en perdition dans nos sociétés néo-libérales de compétition ! Les utopistes de La Nef des fous ont ainsi expérimenté depuis trente ans les conditions d’une économie domestique échappant aux critères du développement. Ils témoignent que « les questions rencontrées nous ont amenés à étudier des savoirs aussi variés que la diététique pour définir nos plans de culture et d’élevage, le droit pour définir notre statut juridique et fiscal dans la société française, la thermodynamique pour imaginer des moteurs nouveaux, l’électronique pour la régulation automatique de nos machines à partir de composants récupérés dans de vieux téléviseurs... Nous avons donc constitué une bibliothèque technique d’ouvrages du XVIIIe siècle à nos jours [1]... ». On le voit, une activité inventive, souvent déconnectée des laboratoires professionnels, ne s’oppose pas à la prédiction d’Ivan Illich : « Les deux-tiers de l’humanité peuvent encore éviter de traverser l’âge industriel s’ils choisissent dès à présent un mode de production fondé sur un équilibre postindustriel, celui-là même auquel les nations surindustrialisées vont être acculées par la menace du chaos [2] ».

Pourtant, la quasi totalité des réflexions autour de la décroissance, quand elles comportent des analyses plutôt que des généralités, portent sur les thèmes de la gestion de l’énergie ou de l’économie de proximité. Ce sont effectivement les thèmes premiers, puisqu’un monde décroissant n’est pas forcément le meilleur des mondes possibles, mais celui que va nous imposer la nécessité de faire avec les pénuries et les pollutions. C’est donc de façon presque automatique qu’on pense l’agonie de la bagnole, de l’avion et du pavillon individuel, en même temps qu’on peut imaginer des modes de vie responsables. Mais qu’en est-il de la science et des innovations dans des domaines qui semblent déconnectés des préoccupations « décroissantes » actuelles ? Nous formulerons ici des hypothèses sur le devenir possible des actions sur le vivant, appliquées à l’homme ou aux plantes cultivées et aux animaux domestiques. Cet ensemble d’artifices concerne de nombreux champs : procréation (AMP), contraception, stérilisation, sélection (DPI, diversité), correction (thérapie génique), reproduction (clonage), modification (OGM), création (transhumanisme). Quand elles s’appliquent aux humains ces techniques ne relèvent pas de nouveaux biens mais de nouveaux services, dont on doit évaluer la pertinence c’est-à-dire le potentiel d’amélioration qualitative des conditions d’existence mais aussi l’effet anthropologique.

Quand, à la Renaissance, l’anatomiste André Vésale publia La fabrique du corps humain (1543), fruit de ses dissections controversées, il ne s’agissait que de description des os, muscles, nerfs, vaisseaux, organes, etc., sans prétention à enseigner le fonctionnement de la machine humaine. Aujourd’hui, l’anatomie est devenue une science désuète : les enjeux cognitifs, médicaux et économiques se sont portés sur la dimension fonctionnelle des « machines vivantes », de la bactérie à l’homme en passant par les plantes et les animaux. Et la fabrique du corps humain a fait place à une véritable fabrique du vivant, débordant le descriptif pour créer, modifier, gérer des organismes. Puisque cette fabrique du vivant occupe largement l’actualité et se démontre capable d’influencer notre devenir et celui du monde naturel, il est justifié de penser son statut et ses fonctions dans une société dont la gouvernance, les priorités et les ressources seraient largement remodelées. C’est le cas d’une société amenée à réviser son mode d’existence quand l’économie n’est plus dictée par la croissance. Alors, la dimension anthropologique des technologies pourrait être appréciée en dehors des pressions parasites (intérêts des professionnels, industriels, idéologie de la performance...).

Disons immédiatement que les réflexions qui suivent prennent le risque de mourir comme de fausses prévisions, une issue qui menace toujours le débroussaillage et l’audace prospective.

Les valeurs que nous considérerons pour évaluer les pratiques éventuelles de fabrique du vivant sont surtout : dignité humaine, biodiversité, solidarité, coopération, convivialité, fragilité, prudence, autonomie, responsabilité, tolérance. Nous n’envisagerons ici que les actions sur le vivant « domestique » ou visible, en négligeant les effets des activités humaines sur les myriades d’organismes, végétaux, insectes, champignons, et en négligeant surtout que, pour sa plus grande part (80 %), le vivant habite la couche superficielle de la terre. Ainsi le modèle d’agriculture est aussi un mode de gestion de ces organismes, car c’est là que gît la source pour la fabrique naturelle et le renouvellement du vivant.

Procréation. Sous le sigle AMP (Assistance médicale à la procréation), on regroupe des méthodes artificielles comme la fivete (fécondation in vitro et transfert d’embryon), l’insémination artificielle (IA), le don d’ovules ou d’embryons... Faudrait-il se passer de ces façons récentes de faire des enfants ? Si l’AMP compte aujourd’hui pour environ 2 % des naissances dans les pays industrialisés, rares sont les PVD dépourvus de ces technologies (des centres de fivete existent par dizaines en Inde ou au Brésil par exemple). Bien sûr, le constat d’une irruption technologique, même généralisée, ne suffit pas à la justifier, mais toutes les cultures reconnaissent le droit de procréer, même à l’aide de rites ou d’artifices contre les aléas naturels, le Vatican, seul dans le monde, exprimant son opposition éthique. Ces méthodes paraissant admises, faudrait-il s’abstenir de rechercher de nouveaux artifices pour améliorer les techniques disponibles ? Dès qu’une pratique se répand, à la convenance des populations, les chercheurs ont mission d’éliminer ses carences, ses échecs et ses servitudes. Par ailleurs, les atteintes durables à la fertilité provoquées par les pollutions, déjà réelles, de l’environnement ne poussent-elles pas au recours croissant à l’AMP, pour résoudre des désirs individuels autant que pour assurer la suite de l’espèce ?

Sauf à accepter la stérilité comme une fatalité, et sans oublier le recours potentiel, hélas éternel, à l’adoption d’enfants abandonnés, il restera légitime pour un couple de faire son enfant, même avec l’irruption de spécialistes médicaux dans son intimité. Toutefois, quand ces spécialistes ne sont pas indispensables, on devrait pouvoir souvent s’en passer, au nom du principe d’autonomie (les lesbiennes américaines se sont depuis longtemps organisées pour réaliser elles-mêmes l’insémination vaginale, et obtiendraient de meilleurs résultats que les gynécologues...). D’autre part, quand les techniques de procréation comportent la contribution de tiers (don de gamètes et d’embryons, mère-porteuse, procréation de personnes seules ou de couples homosexuels) on pourrait éviter les « appariements » de type vétérinaire qu’impose le pouvoir médical. Il faudrait pour cela revaloriser l’adoption, ou réévaluer les pratiques de secret-anonymat du tiers donneur (de gamètes ou d’embryons) actuellement obligatoires [3]. Il reste aussi à s’interroger sur l’issue de certains travaux, encore confidentiels et largement utopiques, qui visent à produire des gamètes « artificiels » ou « synthétiques » à partir de cellules souches pluripotentes, ou même de cellules somatiques, extraites du corps du géniteur stérile.

Quant à l’utérus artificiel, vieux fantasme masculin récupéré par certaines féministes, il faut souhaiter qu’il demeure techniquement infaisable étant donné son haut degré d’expérimentation humaine et d’instrumentalisation inutile de la grossesse. Enfin, certaines revendications, comme la grossesse masculine, n’ont pas même pour but de rétablir une fonction empêchée.

Chez l’animal, les pratiques d’IA et de mères porteuses d’embryons sélectionnés conduisent à des monopoles sur les géniteurs (herd books) et œuvrent à la raréfaction variétale (voir sélection).

Contraception. Les méthodes disponibles sont nombreuses et la diminution des ressources devrait valoriser ces artifices pour limiter le nombre des humains autant que pour maîtriser la procréation individuelle. La contraception « naturelle » le restera, mais conservera ses marges d’erreur. Les autres techniques font appel aux matières plastiques ou aux hormones synthétiques... mais peut-être ne faut-il pas être plus décroissant que la décroissance ! C’est même dans ce domaine de la contraception que des recherches pourraient s’avérer utiles afin de proposer des moyens contraceptifs non contraignants, en particulier pour les populations qui ne sont pas préparées à la discipline qu’exigent les pratiques actuelles. L’éventualité d’un vaccin contraceptif, appliqué à l’un ou l’autre sexe et efficace pendant quelques années, pourrait séduire. J’ai personnellement éprouvé les réticences de l’industrie pharmaceutique pour aider de telles recherches qui risquent d’entraîner un manque à gagner considérable par rapport aux méthodes hormonales...

Stérilisation. C’est une proposition extrême pour que l’humanité puisse survivre malgré la carence des ressources. Devant la difficulté à recruter massivement des « volontaires », ce projet quitte l’apparence d’une action médicale pour en venir aux solutions radicales et imposées : guerre, empoisonnement, élimination des populations les plus prolifiques qui sont aussi les plus démunies. Puisque l’effectif du monde « développé » n’augmente quasiment plus, l’enrichissement réel des PVD pourrait être une solution à la surpopulation. Mais cette solution ne prend pas en compte la décroissance globale nécessaire pour la survie de la planète, ni le temps de latence entre les pratiques malthusiennes et leurs éventuels effets sur l’amélioration du niveau de vie. Aussi, certains avancent des propositions pour des solutions extrêmes : « L’élimination nucléaire instantanée des centres de population pourrait même être considérée comme une délivrance, comparée aux famines et aux massacres se prolongeant pendant des décennies. À la longue, probablement avant 2150, la population mondiale sera tombée à un niveau que les énergies renouvelables, principalement la biomasse, pourront soutenir. Il est probable qu’elle soit similaire à la population d’avant la Révolution industrielle [4]. » Affirmons que, dans le monde que nous souhaitons, les limites à la procréation ne peuvent en aucun cas aller au-delà de la contraception volontaire ! Il est, par ailleurs, regrettable que les prévisionnistes n’envisagent pas d’autres façons de vivre, et en particulier de se nourrir (par exemple, la substitution de plantes légumineuses à la viande permettrait de nourrir plus de 10 milliards de personnes).

Chez les animaux, la stérilisation s’opposerait à la prolificité qu’on exige des élevages. Chapons, poulardes ou bœufs ne sont que des petits luxes pour parfaire la qualité des viandes, et la plupart des individus y échappent dans chaque espèce. Mais les mâles, mêmes non castrés, sont fonctionnellement stérilisés si la reproduction des troupeaux n’est assurée que par quelques géniteurs, lesquels sont détenus par les sélectionneurs. Les plantes constituent une cible plus aisée pour les techniques stérilisantes. Est-ce seulement pour augmenter la productivité ou surtout pour fortifier le marché des semences que certaines espèces (maïs) sont essentiellement commercialisées sous une forme « hybride » qui assure leur stérilité ? L’uniformisation génétique qui caractérise les plants hybrides paraît peu propice pour affronter les changements climatiques et les fléaux biologiques à venir. Le fameux transgène Terminator que les multinationales menacent d’introduire dans les plantes génétiquement modifiées (OGM) « pour mieux contrôler leur dissémination » permettrait surtout de remplacer les contrôles policiers actuels pour assurer l’impossibilité de resemer des graines récoltées.

Comme l’a bien montré Jean-Pierre Berlan [5] le but des « nécrotechnologies » est « d’exproprier cette propriété malheureuse des plantes et des animaux : se reproduire et se multiplier ». Il s’agit donc de séparer la production qui reste dans les mains de l’agriculteur, de la reproduction qui devient le privilège de l’investisseur, c’est-à-dire de quelques multinationales. D’où le projet « séculaire mortifère » de stérilisation du vivant. Ces pratiques mercantiles, contraires à l’intérêt commun, cesseront si on assure la reprise en main de l’agriculture par les paysans eux-mêmes, et qu’on empêche l’appropriation du vivant par le capital.

Sélection. On touche ici un domaine déjà sensible. L’élimination de certains fœtus ou embryons est motivée aussi bien par la charge sociale qu’imposent les handicapés que par le refus d’accepter des personnes différentes. Qu’en sera-t-il dans une société décroissante ? Si on considère la charge sociale que représenteraient des individus malades ou inactifs, elle pourrait apparaître de plus en plus insupportable dans un monde moins opulent... Mais, à l’inverse, si des relations solidaires et conviviales s’instaurent réellement, les personnes handicapées pourraient trouver leur place comme il arrivait avant l’avènement de la société industrielle.

Ce qui risque de changer la donne, c’est l’évolution prochaine des techniques concernant le tri des embryons (diagnostic préimplantatoire = DPI). Qu’en sera-t-il quand la production in vitro d’ovules en abondance, à partir d’innombrables ovocytes immatures [6] générera des embryons en masse, et qu’on pourra trier selon des caractéristiques nombreuses, sans que la femme ne doive souffrir les actes de stimulation hormonale, monitorage de l’ovulation et ponction folliculaire qui caractérisent aujourd’hui la fivete ? Cette perspective ouvre, à moyen terme, la sélection des enfants à tous les parents potentiels, même normalement fertiles. Qui souhaiterait alors choisir un embryon génétiquement « taré » si des dizaines d’embryons « normaux » sont disponibles ? Une telle banalisation consensuelle de la norme par la « sélection compétitive » ouvre à un nouvel eugénisme, véritable mise en science et en fantasmes du néo-libéralisme. Il existe une convergence objective entre les intérêts étatiques des sociétés de compétition et les angoisses de l’anormalité chez les futurs parents. Le premier terme devant s’atténuer dans le monde de l’après-croissance, reste à espérer que le second s’épuisera dans de nouvelles valeurs de sociabilité. Il faut bien voir aussi que la multiplication des diagnostics chez l’embryon, l’enfant et l’adulte amènera à la caractérisation génétique de plus en plus complexe des individus existants (non éliminés dans l’œuf) et à alimenter ainsi le champ de la médecine prédictive en fonction de la fréquence statistique des « facteurs de risque » associés à chaque génome. D’où des consignes comportementales préventives et la production d’une ingénierie médicale (médicaments, examens, régimes) le plus souvent inutile [7]. Ainsi serait amplifié jusqu’à l’absurde le constat d’Ivan Illich : « La médecine crée les pathologies qu’elle diagnostique. »

Appliquée aux êtres vivants non humains (plantes et animaux), la sélection est aussi à double tranchant. Si elle permet de conserver et améliorer des variétés utiles (comme on l’a fait depuis toujours), elle peut aussi réduire la biodiversité, une conséquence qui pourrait s’avérer dramatique dans les conditions prévisibles de changements climatiques rapides. Il faudra certainement restituer l’outil sélectif au monde paysan, ce qui ne peut arriver qu’en réduisant les avantages qu’en retirent les industriels (brevets, droits divers). Mais cela ne signifie pas que la recherche publique doive s’abstenir de poursuivre son travail de mise à jour des meilleures variétés, y compris avec les outils sophistiqués de la génétique. Il existe naturellement des plantes et animaux doués de propriétés encore mal exploitées. Les identifier et inclure ces propriétés dans l’inventaire du vivant domestique ne nécessite pas de construire des chimères interspécifiques et paraît positif dans le cadre d’un élargissement de la diversité plutôt que dans sa restriction. Ainsi l’acclimatation des espèces utiles à l’homme peut élargir l’élevage ou la culture à des territoires hostiles ou à des conditions climatiques nouvelles, une perspective qui n’a rien à voir avec le productivisme de l’agriculture intensive.

Correction. Bien des prothèses permettent de corriger efficacement les erreurs du vivant ou les accidents de l’existence (lunettes, greffe d’organe, chirurgie réparatrice, etc.). L’attrait de certains de ces actes, par exemple la chirurgie esthétique, pourrait diminuer dans une société plus tolérante et moins soumise aux images de perfection, mais on ne voit ni la nécessité ni le bien fondé de décréter leur interdiction. Le cas de la correction des maladies génétiques (thérapie génique) mérite plus de circonspection tant il mobilise de moyens sans avoir démontré sa faisabilité. Il n’est pas légitime qu’un lobby comme le Téléthon joue sans vergogne sur des sollicitations émotionnelles pour recueillir des sommes considérables qui lui permettent de canaliser les moyens de l’appareil public de recherche. Cet exemple est emblématique de la nécessité d’une gouvernance démocratisée de la recherche scientifique, prenant en compte les besoins réels, des hypothèses validées et l’affectation proportionnée des moyens disponibles. De même est-il abusif que certains chercheurs veuillent imposer des thérapies hypothétiques avec des cellules correctrices obtenues par clonage (cellules souches embryonnaires = cellules ES). Ce projet, en voie d’être imposé, n’est encore qu’une utopie, puisque sa faisabilité n’a pas été montrée dans un modèle animal (ici on rencontrera l’hostilité absolue de certains pour l’expérimentation animale, mais, s’il est souvent possible de tester des médicaments sur des modèles cellulaires plutôt que sur animaux vivants, on voit mal comment expérimenter des thérapies cellulaires hors des organismes entiers. Le choix est alors entre cobaye humain ou cobaye animal). De plus le recours aux cellules ES n’apparaît pas nécessaire tant que des cellules souches moins problématiques (extraites du liquide amniotique ou du cordon ombilical, ou d’organismes adultes, ou encore d’embryons voués à être détruits) n’ont pas été évaluées complètement dans ce but. Il faut souhaiter que tous les projets de recherche controversés soient soumis à la critique des citoyens.

Reproduction. Au contraire de la procréation hétérosexuelle qui engendre toujours une descendance variée et imprévisible, la reproduction prétend recopier un modèle unique (clonage). Son recours pour des êtres humains supposerait que les « élus » soient reconnus pour des qualités exceptionnelles génétiquement déterminées, ou alors que certains puissants s’arrogeraient le « droit » absurde d’immortalité. Seul un système élitiste, voire totalitaire, pourrait revendiquer le clonage humain [8].

Appliqué aux animaux d’élevage, le clonage vise à perpétuer des qualités génétiques, éventuellement acquises par transgenèse (voir modification). La multiplication asexuée de ces individus d’élite participe à la course au productivisme au mépris de la diversité, à la spécialisation outrancière des animaux au mépris de leur robustesse... et à la privatisation marchande des ressources animales, comme il arrive déjà avec les plantes pour lesquelles le clonage (bouturage) est le mode naturel de reproduction.

Modification. Pour les mêmes raisons que le clonage, la modification du génome humain (transgenèse au stade de l’embryon) ne saurait être justifiée : quel gène ajouter à l’humanité ? Au contraire des animaux ou plantes transgéniques (OGM), nul ne peut dire ce que signifierait le projet d’améliorer les humains.

Du côté des plantes et animaux domestiques, c’est seulement une stratégie productiviste qui pousse à modifier délibérément les génomes. Cette stratégie bute sur des écueils imprévus par le réductionnisme des généticiens (OGM manifestant des caractères indésirables, effets seulement temporaires, acquisition de résistances par les parasites). On peut même penser que la modification génétique des êtres vivants est une absurdité écologique dans la mesure où la maîtrise de ces créatures sera toujours en retard sur la réalité d’un environnement naturel perturbé en permanence (et désormais de façon accélérée). Alors, s’il existe des modifications génétiques d’intérêt en agriculture, ce seraient seulement parmi celles qui élargissent les perspectives d’acclimatation, comme on l’a évoqué pour la sélection (tolérance au sel, à la sécheresse). Mais de tels buts pourraient être plus sûrement approchés par des méthodes de sélection, éventuellement assistée par des marqueurs génétiques, que par l’introduction de gènes étrangers dans le génome des plantes ou des animaux domestiques. Dans une société qui prendrait soin de ses ressources biologiques, et refuserait leur accaparement par des intérêts privés, il semble évident que les droits exigibles sur des variétés améliorées seraient limités, et que les brevets sur le vivant seraient supprimés. Dans ces conditions, on peut parier que l’engouement actuel des industriels du vivant pour la transgenèse, au prix de promesses mensongères, (« nourrir le tiers-monde », « protéger l’environnement »...) tomberait avec les prérogatives du brevet...

Création. Il s’agit de délires anciens de la science-fiction, que la science officielle vient juste de revendiquer. On y trouve pêle-mêle : la substitution d’une nouvelle base à l’une des 4 bases (A, T, G, C) constitutives de l’ADN ; la fabrication de chimères par fusion des embryons d’espèces différentes ; la création de « transhumains » grâce à la convergence des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l’information, sciences cognitives). Tous ces projets sont en contradiction absolue avec les valeurs qui permettraient de survivre à la croissance sans sombrer dans la barbarie. Le transhumanisme [9] mérite une mention spéciale, parce qu’il est à la fois le plus fou et le plus sérieusement considéré dans les milieux qui comptent, surtout aux États-Unis. Il s’agit de dépasser les limites physiques et mentales de l’humain en améliorant ses capacités par l’utilisation de drogues, par le traitement de ses informations cérébrales ex vivo dans un ordinateur ou in situ grâce à des nanorobots... Le transhumanisme s’oppose à l’humanisme en remplaçant l’éducation et les réformes sociales par l’amélioration techno-génétique de l’espèce. Alors la pensée deviendrait un objet quantifiable, et la « neuréthique » permettrait de la rationaliser (en commençant par la localisation des « aires cérébrales de la morale » et « de la religion »...). On est là dans une volonté de mécanisation de l’humain visant la gestion efficace d’une société déshumanisée.

Conclusions
Dans la civilisation de diversité que nous souhaitons, la régulation des problèmes de bioéthique ne devrait pas dépendre de règles édictées « d’en haut ». Pourtant, ici encore, la liberté de chacun devrait s’arrêter là où commence celle des autres. La question est alors : en quoi, et à qui, certaines pratiques évoquées ici sont-elles préjudiciables, et quelle nécessité avons-nous d’une éthique commune ? Cette question est déjà posée dans la société de compétition et les réponses résultent d’un compromis entre divers lobbies (médecins, industries des biotechnologies, religions) et des attitudes culturelles (mystique du progrès, humanisme, écologie profonde). Ce qui pourrait changer, si la société relativement désaliénée n’était plus pilotée par des intérêts économiques, c’est le pouvoir des lobbies professionnels et industriels d’une part, et le poids des certitudes d’autre part. Il restera que, je le sais d’expérience, deux éthiques coexistent en chacun d’entre nous, même si leur conflit n’apparaît qu’en de rares occasions de crise : d’une part l’éthique commune fondée sur des généralités et refusant le plus souvent les transgressions à la règle (morale) commune ; d’autre part l’éthique de situation qui porte chacun à considérer que le mal d’un proche (ou le sien propre) constitue un cas particulier susceptible d’exception. Nul ne peut se faire juge des tourments intérieurs. S’il est légitime de fonder des règles (comme les lois de bioéthique) dans une société où des charognards veillent sur toutes les détresses exploitables, on peut espérer qu’une autre « biopolitique » serait possible dans un monde apaisé. Pas d’illusions ! Il y aura toujours des pervers, des frustrés du réel, des gourmands de fantasmes... Dans tous les actes qui bouleversent les règles communes du jeu procréatif (comme faire un enfant après la ménopause, ou dans un ventre masculin, se faire cloner) ceux-là resteront largement minoritaires et leurs comportements ne sauraient influencer sérieusement la société. Jean Rostand indiquait déjà que son inquiétude ne découlait pas de l’irruption de quelques savants fous, mais de la tranquille assurance de tous les autres pour fabriquer un avenir jamais évalué. Il en est de même en bioéthique : ce ne sont pas les positions en marge qui défont la « morale » des peuples, ce sont les revendications raisonnables, mais qui méprisent les limites, qui ignorent la rupture entre l’espoir du mieux et l’obsession du meilleur.

Il restera plus aisé et moins violent de surveiller en amont l’élaboration des possibles dans les laboratoires que de lâcher la police sur des contrevenants... Mais ce qui paraît certain, c’est que le rôle et les orientations de la recherche, comme la gestion des innovations, devront, de plus en plus, être soumis aux attentes véritables de la société. Ouvrir la recherche pour mettre la science en démocratie, ces vœux qui justifient les combats de la Fondation sciences citoyennes [10] devraient devenir des évidences collectives et imposer une nouvelle gouvernance de la recherche scientifique, ne serait-ce que par la conscience d’une communauté des destins, pour le refus des gaspillages, pour la veille vigilante sur un monde fragilisé. Pour élaborer ces règles de vie commune, on devra d’abord s’accorder sur le mode d’emploi de la démocratie : faut-il faire confiance aux spécialistes, ou glaner les avis bruts de la population, les deux solutions le plus souvent pratiquées pour décider du « progrès » ? Mon opinion est qu’il faut, et qu’il faudra toujours, organiser des procédures combinant l’acquisition de savoirs avec la valorisation du « bon sens », c’est ce que peuvent et pourront faire, par exemple, les conférences de citoyens [11].


[1Diogène, in Défaire le développement, refaire le monde, Parangon, 2000. 2 Illich I. La Convivialité, Seuil, 1973.

[2Illich I. La Convivialité, Seuil, 1973.

[3Testart J. (dirigé par) Le Magasin des enfants, Gallimard, 1994.

[4Stanton W, sur le site de l’ASPO : http://www.peakoil.net/,2005

[5Berlan J. P. La Guerre au vivant. OGM et mystifications scientifiques, Agone, 2001.

[6Testart J. Des Ovules en abondance ? Médecine/Sciences 20, 2004.

[7Testart J. Des hommes probables, Seuil, 1999.

[8Faut-il vraiment cloner l’homme ? Forum Diderot, PUF, 1999.

[9Dupuy J.P. « Quand les technologies convergeront », Futuribles 300, sept 2004.

[11Testart J. Le Vélo, le mur et le citoyen, Belin, 2006. Des éléments complémentaires peuvent être trouvés sur mon site : http://jacques.testart.free.fr