Tristes (en)tropiques

par Gérard DUBEY

Introduction
Dans les domaines de plus en plus nombreux concernés par la grande technologie, la décroissance opère déjà d’elle-même, loin des projecteurs et sur un mode mineur, mais en profondeur. Seuls quelques « signaux » dits « faibles », comme l’on parle de « conflits de basse intensité », nous en informent. Ce qui est en jeu, c’est la destruction rapide et pourtant invisible des différentes médiations sociales qui permettent aux macro-systèmes techniques [1] de rester en phase avec la société réelle et l’existence concrète des hommes. La numérisation du réel, qui répond à la nécessité pour le macro-système-technique d’être en adéquation avec lui-même, fait peu à peu office d’unique référentiel. Or, ce double numérique ne fait que mimer ou simuler les mouvements de la société concrète, mesurer et quantifier ce qui se prête à la mesure et à la quantification. Il n’en rend pas compte, pas plus qu’il ne leur donne de sens. L’extension du domaine du contrôle est ainsi productrice d’illusion, celle d’une maîtrise de la société identifiée aux flux qui la traversent. Confondue avec les indicateurs censés rendre compte de ses dynamiques, cette dernière échappe d’autant mieux au regard qui la scrute qu’elle disparaît derrière un voile de conformité.

Le caractère irreprésentable des nouveaux dispositifs techniques, qui tournent le dos au sens commun autant qu’aux sens, devient un facteur non négligeable de fragilisation des conditions qui permettent à ces mêmes dispositifs de mobiliser les énergies et de capter le désir des masses. Ce qui se profile donc en filigrane, c’est l’effritement de la croyance fondamentale dans la possibilité d’un double technologique du monde, aux potentialités infinies et insensible aux contraintes de la nature. Or, la confiance dans ces systèmes, leur fiabilité et leur durabilité, est l’une des clés de la dynamique de croissance. Cela constitue donc une sorte de prérequis à l’idée de décroissance, à la conscience que nous sommes de manière irréversible solidaires d’un monde fini (ce qui ne signifie pas clos). Dans les systèmes complexes que nous avons étudiés (ici le cas de l’identification biométrique) cela se manifeste par de nombreux signes, variés et parfois contradictoires, de désengagement : conformisme de façade, baisse progressive des exigences professionnelles et des critères de qualité, comportements plus rigides laissant une place plus grande à l’arbitraire de la décision individuelle, sentiment partagé d’une perte de sens et de légitimité de la règle, mise en cause de la légitimité des indicateurs ou des informations fournies par les systèmes... C’est dans la multiplication des situations routinières observées sur le terrain que se laisse le mieux approcher ce qui ressemble fort aux prémices d’un désinvestissement.

Du territoire à la gestion de flux : le cas du contrôle biométrique
Avec le visa Schengen est apparu un phénomène nouveau, un processus pour être plus exact. Il s’agit du recouvrement progressif de la logique étatique du contrôle à distance par la logique propre au macrosystème technique. Comme le remarque D. Bigo, la notion de frontière n’est, par exemple, plus directement et indéfectiblement attachée à celle de territoire. L’accent mis sur le droit de circulation par les politiques libérales successives et la subordination croissante des institutions politiques à la logique de l’économie de marché a débouché sur une externalisation des frontières désormais déconnectées de la réalité physique des États-nations. Nous sommes donc passés, explique D. Bigo, « à un impératif de circulation et de mise en mouvement [2] ». En d’autres termes, les objectifs étatiques de contrôle apparaissent de plus en plus asservis aux impératifs techniques et industriels de gestion des flux. Dans ce modèle semble dominer une logique purement opératoire qui pense, par exemple, les problèmes migratoires en termes de faisabilité technique ou d’interopérabilité des bases de données informatiques. C’est la figure du macro-système technique qui se détache ici comme paradigme et principale modalité du contrôle étatique dans un régime globalisé de circulation des flux. Le macro-système technique, notion introduite en France par Alain Gras, se distingue du réseau, avec lequel on peut aisément le confondre, par la place centrale qu’y occupe l’activité de contrôle. Les réseaux qui tissent la toile sur laquelle se propagent les flux sont en effet distribués autour de points émetteurs-récepteurs (des nœuds de communication). Ceux-ci gèrent la transmission des unités de flux, unités qui peuvent être matérielles ou immatérielles (des signes, des objets ou des êtres). C’est cet aspect gestionnaire – gestion des flux – ainsi que la capacité à se créer son propre espace-temps qui le distinguent des autres systèmes de communication et du simple réseau. Il dispose d’un système de référence interne qui double le territoire réel et s’en sépare nettement.

L’identification biométrique s’inscrit pleinement dans ce processus dont elle constitue en quelque sorte la traduction matérielle. C’est, pour simplifier, la possibilité d’identifier un individu à partir d’une caractéristique physique stable, de la mesure et du calibrage d’une partie de son corps. La partie du corps concernée est numérisée sous la forme d’un gabarit (il ne s’agit pas d’une image analogique) qui est enregistré et stockée dans une base de données informatique. Les phénomènes biologiques ne sont pris en compte que dans la mesure où ils permettent d’établir les caractéristiques distinctives des individus. L’identification s’opère par rapprochement automatique entre le gabarit stocké (dans le fichier informatique) et la partie du corps qui lui correspond (à partir d’un terminal de lecture ou lecteur). Les modalités d’utilisation sont actuellement très variées. Si l’empreinte digitale demeure la plus fréquente, on utilise également la géométrie de la main (contour de la main), l’iris, la rétine, le visage (reconnaissance faciale), les nervures de la peau ou le système veineux de la main, et l’on travaille actuellement sur la géométrie de l’oreille ou les odeurs. C’est don un marqueur d’identité (sous la forme d’un gabarit et non d’une image analogique d’une partie du corps), à l’intérieur de flux. Elle renvoie bien au processus plus général d’informatisation de la société et à l’impératif de traçabilité (des signes, des choses et aujourd’hui des êtres vivants) qu’impose le recouvrement du monde réel par son image numérique contrôlée et contrôlable.

Entre contrôle total et perte de contrôle
Cette construction particulière du temps et de l’espace, d’une société qui se représente, se pense comme un dispositif matériel de gestion de flux avec des unités de contrôle centralisées ou des nœuds de communication, procède par exclusion d’autres logiques, d’autres manières d’agir et de connaître, d’habiter le territoire et le monde. La démarche analogique par exemple, qui implique une correspondance (pas une équivalence) entre les sens et les signes, une participation du corps à la connaissance, est ainsi sacrifiée aux exigences d’adéquation du système avec lui-même. La traduction numérique du réel (l’image que le système produit de lui-même à un instant t fait peu à peu office de seul référentiel. Comme en témoignent les résultats de notre enquête qualitative sur la mise en place des dispositifs d’identification biométrique aux frontières et dans les consulats [3], ces évolutions mettent à mal un certain nombre de modalités d’action au travers desquelles les professionnels placés en première ligne du contrôle à distance restaient en prise avec le réel et sa contingence. Logique de la reconnaissance et du face-à-face, savoir-faire informels, logiques floues, coups d’œil ou flair, rapports de confiance pâtissent de la mise en place d’un système qui demande davantage aux hommes qu’ils supervisent des dispositifs, plutôt qu’il n’exige d’eux la production d’un sens commun (et d’un monde commun) dans l’action.

Les techniques policières d’identification et de contrôle comme la biométrie se sont progressivement développées sous l’impulsion des États modernes [4]. Pourtant, même dans le cadre de l’application de ces techniques de contrôle à distance, une large place était encore accordée dans les usages aux modes traditionnels d’identification, c’est-à-dire, pour être précis, à la reconnaissance. L’état-civil lui-même, dont l’actuelle biométrie doit justement permettre d’ôter la gestion aux communes, constitue encore une modalité de la reconnaissance. On y enregistre l’identité civile d’une personne sur la base d’un acte de reconnaissance (la déclaration de naissance) et sur le registre figurent une date, un lieu et un nom. Cette inscription spatiale et temporelle articule en quelque sorte l’identité civile à l’expérience vécue d’une personne concrète, le niveau institutionnel au niveau personnel. Elle témoigne d’un événement qui continue d’être attesté socialement par la présence de tiers, comme l’employé de mairie par exemple. C’est cette dimension sociale et historique de l’identité qui est en revanche menacée par l’identifiant biométrique où l’on passe imperceptiblement de la reconnaissance (même lorsque celle-ci n’opère plus sur le mode du témoignage direct et du face-à-face, mais opère à partir de médiations techniques, d’outils) à l’identification, c’est-à-dire à un mode opératoire de définition de l’identité entièrement subordonné aux critères et au référentiel d’un système technique de gestion de flux. Ce qui est caractéristique de l’identifiant biométrique, c’est qu’il ne s’articule plus à la dimension socio-historique de l’identité personnelle, c’est un code dont la réalité n’a de signification qu’à l’intérieur du référentiel propre au système de gestion des flux.

Fondamentalement, l’identité biométrique d’une personne se rapporte moins à l’opération de réduction de l’individu à la qualité d’être vivant – ce qui montre en aparté les insuffisances du paradigme du biopouvoir – qu’aux conditions de faisabilité technique et d’exigences de fonctionnement internes au système. C’est l’application de la technique du code-barre non seulement au vivant, mais à l’être social et cela ne va pas sans poser un certain nombre de problèmes, dont le premier et non des moindres concerne l’efficacité réelle de ces dispositifs censés nous protéger des falsifications et des flux migratoires « indésirables ».

À la Police Aux Frontières (PAF), les plus anciens, qui détiennent l’expérience et la connaissance des savoir-faire informels, se déclarent souvent inquiets des évolutions qui affectent les contrôles réglementaires et documentaires. « On est scotchés sur le truc et le non-respect de la réglementation, t’en fais plus. Pourtant, c’est ça notre boulot. Il y a une perte des réflexes contrôle documentaire et réglementaire. » L’identification semble progressivement devoir se suffire à elle-même. La vérification de la seule conformité de l’identité biométrique, c’est-àdire formelle, avec les informations enregistrées sur la base de données prend le pas sur l’entretien et la vérification des conditions d’accueil. « Vous remarquez – souligne un brigadier – qu’ils n’ont posé aucune question sur les conditions de séjour, les moyens de subsistance... On est absorbés, ça capte l’attention au détriment du contrôle aux frontières. Les collègues se fient à l’informatique. Les conditions de délivrance du visa à l’étranger se suffisent à elles-mêmes... donc ils posent moins de questions, ils font moins de contrôle documentaire, cherchent moins à savoir si les conditions d’accueil sur le territoire sont bien réunies... »

Le traitement automatisé de l’identification, réputé fiable, « capte l’attention » au point de la détourner des tâches qui constituent le cœur de la mission. Ce phénomène de focalisation est caractéristique des processus d’automatisation. En aéronautique, on le désigne sous le nom d’effet tunnel, lorsque l’attention est absorbée par la gestion et le fonctionnement des interfaces. Comme cela a été dit plus haut, le « dialogue » avec les interfaces du système fait de plus en plus obstacle à la relation avec le passager ou le demandeur de visa. L’écran fait littéralement écran, et dresse comme un mur de verre qui isole un peu plus l’opérateur.

« On focalise sur le visa, la lecture optique, et le document est moins regardé... il y a moins de questions... Il ne faut pas laisser cela s’installer. Les fonctionnaires se reposent sur la technologie. En plus tous les anciens ont été mutés. Eux ça ne les aurait pas gênés, car ils avaient l’expérience de la fraude. Les collègues manquent de l’appui des anciens, de référents... » De plus en plus passif, l’opérateur s’en remet au système, et en devient l’auxiliaire. Ce dernier extrait met aussi l’accent sur l’absence de transmission, et de connaissance du contexte, comme conditions d’une dépendance redoublée à la technologie et, finalement, d’une nouvelle forme de cécité. Le phénomène observé de « surconfiance » dans la technique se présente en ce sens comme la réponse pour ainsi dire « normale » à un environnement dégradé, à la perte des savoir-faire, autant qu’au durcissement des relations avec les passagers ou les demandeurs. Parallèlement, le dispositif technique apparaît d’autant plus sécurisant que l’environnement est devenu plus hostile, ou est perçu comme tel. « Avec BIODEV, on est sûr qu’il n’y a pas d’usurpation. Avec l’empreinte, c’est sécurisant. »

Les mécanismes par le biais desquels s’opère le désengagement et le désinvestissement progressif des usagers sont ici bien mis en lumière. Se retrancher derrière le dispositif apparaît bien comme une manière de se protéger d’une relation devenue ingérable par manque d’expérience, et consécutive au démembrement des collectifs de travail (la disparition programmée des anciens). C’est parce que les conditions de la relation sont préalablement dégradées que ce transfert de « compétences » et d’autorité devient possible, et souhaité. L’automatisation de la relation précède ainsi l’automatisation technique, et n’est en tout cas certainement pas la conséquence d’une sorte de nécessité ou de cours naturel des choses.

La biométrie s’apparente en ce sens moins à une aide à la décision, ainsi que le laissent entendre les stratégies de communication de la hiérarchie, qu’à un vecteur de banalisation (simplification et déqualification) du métier qui contribue à la détérioration des conditions favorables à l’action. Le « remède » et le « mal » s’entretiennent mutuellement, et finalement créent les conditions de leur développement autonome. D’une certaine manière, même si c’est par défaut, cela ressort clairement des propos tenus par certains membres de l’encadrement sur le terrain : « Les policiers qui arrivent sont très jeunes et ont besoin d’aide à la décision, de quelque chose qui soit confortable. Auparavant, les policiers faisaient appel à leurs connaissances. Mais la technologie peut pallier à ces carences. La biométrie, c’est une aide à la décision pour faire face aux flux, un support technique pour l’authentification du document. Ça accélère et simplifie le contrôle. L’inquiétude des policiers ? C’est la même chose qu’avec le passage au code barre dans les grandes surfaces. Au début, on se méfiait et vérifiait son ticket de caisse. Maintenant, c’est de la caissière dont on se méfie lorsqu’elle tape elle-même le code à la main. Donc on est rassuré au niveau des visas... » La référence au code barre dans les supermarchés est significative d’une banalisation à l’œuvre, et surtout du fait qu’il n’y a pas plus d’aide à la décision qu’il n’y a de décision dans le geste de passer un code au lecteur optique. La même personne ajoute cependant un peu plus loin : « Le questionnement était plus naturel lorsque le contrôle était manuel. »

Du côté des policiers de la PAF, comme de celui des agents consulaires, on ne semble pas saisir les tenants et les aboutissants d’une technologie qui renvoie, nous l’avons dit, à des schémas finalement assez abstraits et déconnectés de la réalité vécue. On comprend, et même partage l’enjeu sécuritaire, mais simultanément le lien entre les dispositifs censés le matérialiser et les problèmes concrets rencontrés au quotidien semble de plus en plus difficile à établir. Devant ce hiatus, de nouveaux comportements, ou plutôt de nouvelles attitudes se sont développées. D’un côté, le conformisme normalement caractéristique des phases d’apprentissage, lorsque l’apprenant est contraint d’appliquer strictement la règle, ou de se raccrocher aux informations fournies par les instruments, par manque de confiance en soi, semble se pérenniser [5]. D’un autre côté, certaines attitudes de retrait peuvent être assimilées à des formes de résistance, si l’on accepte de ne pas restreindre le sens de ce terme aux actions manifestement contestataires [6]. Des résistances, frontales, il y en a eu, et même d’assez vives, comme le cas de ces policiers qui s’en s’ont pris directement au matériel [7]. Mais cela est resté marginal. Chez le plus grand nombre, cela se manifeste, au niveau du discours, par la manière dont les fonctionnaires inscrivent par exemple la biométrie dans un futur lointain et une hypothétique homogénéisation des techniques de contrôle, c’est-à-dire dans un avenir qui ne les concerne pas, et dans un monde parfaitement contrôlé, dont ils sont bien placés pour savoir qu’il s’agit d’un pur fantasme. « La biométrie ca va être un plus indéniable le jour où ca sera généralisé, mais personnellement je n’en attends rien. Ca empêchera les falsifications. Théoriquement si le visa est bon, le passeport l’est aussi si le travail a été bien fait au consulat. Le visa peut toujours avoir été fait à partir d’un faux. BIODEV ne vérifie qu’après. » Chez les plus jeunes, cela se traduit moins dans le discours que par un manque évident d’enthousiasme. « Il y a une chose étrange, nous confiait un major. Même les jeunes les plus férus de nouvelles technologies traînent les pieds avec les technologies qu’on leur donne. Ils disent : “Ouais, mais j’ai pas fait le stage”. Ils ne rejettent pas vraiment les technologies, mais elles ne les intéressent pas. Un beau lecteur MP3, ils sauront le faire fonctionner tout de suite, mais COVADIS, ils s’en foutent. Ce qui les intéresse, c’est finir leur tour et rentrer chez eux. Il faut les fliquer. » Derrière ces propos on comprend bien que ce n’est pas la technique, ou même l’innovation, qui sont en cause, mais une technologie dépourvue d’attrait, détachée du sens de la mission, n’offrant aucune prise à ses usagers. Tout le contraire, par conséquent d’une technique qu’on peut manipuler, explorer ou détourner de sa fonction première, avec laquelle une relation ludique peut s’instaurer.

En focalisant l’attention sur les procédures d’identification et la falsification des documents de voyage, la biométrie – nous avons insisté sur cet aspect – s’inscrit dans une logique étrangère à celle qui structure les pratiques de ses usagers. La problématique n’est guère différente dans les consulats, même si elle se traduit autrement. Sur le fond, il est toujours question de la même chose, à savoir du décalage entre ce qui constitue le lot quotidien du travail, et l’offre technique qui repose sur une vision standardisée et homogène de la réalité. La biométrie ne répond pas au souci majeur des agents consulaires. Elle n’est pas perçue négativement, et n’est pas non plus l’objet d’un rejet [8], mais elle ne répond en rien à la difficulté croissante d’ajuster une réglementation de plus en plus dissuasive, tatillonne et changeante, aux demandeurs, en chair et en os, que l’on a sous les yeux [9]. Pour reprendre le bon mot de Zygmunt Bauman [10], les portes ont beau être verrouillées à double tour, « le problème refuse de s’en aller ». La pression migratoire est plus que jamais d’actualité, et la biométrie, qui ne fait somme toute que vérifier la conformité d’un marqueur avec les éléments contenus dans un fichier informatique, dissimule un peu plus la réalité et la nature politique du problème.

Encore une fois, « ça saigne et ça pleure le visa ». La dimension morale et affective est évidemment centrale. Les cas de conscience se multiplient au fur et à mesure que les frontières se ferment, que les conditions se durcissent, et qu’augmente la pression migratoire. Cela a de nombreuses conséquences sur la vie quotidienne des agents expatriés, qui doivent se protéger, voire vivre en reclus, comme c’est le cas en Algérie [11]. Pour reprendre l’image employée par un fonctionnaire de la DSCE, le sentiment partagé est qu’on « essaie avec des textes, d’empêcher la plaque indienne d’entrer sous l’Himalaya ». La biométrie apparaît dans ce contexte comme une aide bien dérisoire, en tout cas décalée, par rapport aux besoins des agents situés en première ligne et des nuages qui s’amoncellent (les exodes massifs de population engendrés par la conjonction de l’ultra-libéralisme et du réchauffement climatique) [12].

Vers le dérapage incontrôlé ?
Le problème auquel nous invitent à réfléchir ces formes de désinvestissement a une portée bien plus générale. La « société automatique », dont les tendances totalitaires se manifestent dans la clôture du système et sa propre tendance à l’auto-référentialité, mime les mouvements de la société réelle bien plus qu’elle ne la redouble, par une donation de sens qui l’élèverait au-dessus d’elle-même. C’est aussi ce qui la rend particulièrement vulnérable. Le premier risque est celui d’un décrochage avec la société réelle, concrète, qui par contraste avec l’image lénifiante et totalisante qu’en donne le paradigme est un espace ouvert, largement indéterminé, poreux et hétérogène.

Concrètement, pour la société qui place la valeur de la sécurité au-dessus de toutes les autres et en confie la gestion à des dispositifs technologiques, l’enjeu de l’automatisation concerne au premier chef la capacité de ces dispositifs à s’adapter pour continuer à assurer cette sécurité. La question sous-jacente, que soulève la phase d’industrialisation et de standardisation des savoir-faire « artisanaux », particulièrement saillante dans le cas des systèmes à risque (qu’il s’agisse de l’industrie de production de l’énergie comme le nucléaire, des transports comme l’aéronautique ou encore de l’industrie du vivant), est celle de leur maintenance, donc du maintien de la sécurité au niveau élevé que nous lui connaissons. D’aucun préconisent, en référence au concept anglo-saxon de résilience [13], d’opter pour une « sécurité écologique », c’est-à-dire de réintroduire à l’intérieur des systèmes une forme de tolérance à l’erreur et au dysfonctionnement qui redonne toute latitude aux opérateurs humains de mettre en œuvre leurs capacités d’adaptation. La voie semble cependant assez étroite si l’on en croit les réactions suscitées par les premières applications de ce concept dans la haute technologie. Ce que nous montre, par exemple, le cas du Rafale, c’est bien la difficulté d’élaborer des outils sur la base d’une compréhension résolument fonctionnelle, et par conséquent erronée, de la nature sociale des savoir-faire mis en œuvre par les usagers (auxquels il faut adjoindre les concepteurs). La confiance, modalité principale de socialisation de l’incertitude, est d’autant plus fragilisée qu’elle doit désormais faire face à une nouvelle source, indécelable, d’incertitude : celle que génèrent les avatars sociaux et sensoriels directement dérivés du concept de sécurité écologique.

L’empressement à forger des outils qui n’ont d’autres buts que d’entretenir l’illusion d’une maîtrise de ces nouveaux risques tend à accréditer la thèse défendue par I. Illich il y a plus de trente ans. Celle du seuil de contre-productivité au-delà duquel les bienfaits des grands systèmes de production hétéronomes (pour l’essentiel mécanisés) mis en place par les hommes pour éradiquer les contraintes posées par la Nature se transforment à leur tour en contraintes aux effets bien plus redoutables encore. « L’appauvrissement des liens qui unissent l’homme à lui-même, aux autres et au monde, devient un puissant générateur de demande de substitutions hétéronomes qui permettent de survivre dans un monde de plus en plus aliénant, tout en renforçant les conditions qui les rendent nécessaires [14]. » Le sentiment d’insécurité croît donc à mesure que se multiplient les dispositifs sécuritaires ; la solitude et les pathologies mentales au travers desquelles elle se manifeste progressent aussi vite que les technologies de la communication ; la confiance s’émousse à mesure que se renforcent les moyens de contrôle, d’identification et d’authentification ; la demande en services médicalisés se développe au rythme de la technicisation du rapport patient/médecin. Les systèmes, qui enserrent désormais la vie quotidienne, prolifèrent à mesure que diminue l’autonomie sociale et individuelle. Inertie, cynisme, fuite en avant, radicalisation sont les symptômes les plus visibles des bouleversements en cours. Il n’est pas jusqu’à l’action terroriste qui ne nous renvoie à cette réalité funeste. Terrorisme « sans nom », comme on a pu le lire après les attentats meurtriers de Madrid ou de New York, « sans visage », « sans cause ni idéologie à défendre », le terrorisme d’aujourd’hui ne reflète-t-il pas l’absence d’horizon, de signification, de projet mais aussi la brutalité aveugle des mécanismes économiques à l’œuvre sous le nom de « Loi du marché » et dont nous attendons, béatement, qu’elle nous épargne le fardeau de faire de la politique, autrement dit qu’elle nous soulage de notre liberté ?

Ce à quoi nous assistons, c’est à la disjonction ou à la divergence croissante de deux manières d’habiter le monde de plus en plus indifférentes et distantes l’une de l’autre. Celle des individus concrets, esseulés et sans protection parce qu’ils ne cessent d’agir dans un référentiel non reconnu par les dispositifs techniques (celui des sens et du sens), celui des macro-systèmes techniques qui fonctionnent en boucle fermée sur la base d’une représentation numérique du réel et à destination d’un homme abstrait introuvable dans la réalité. Telle est la véritable fracture, celle dont l’enjeu est la fiabilité et la pérennité même des dispositifs physiques entre les mains desquels les sociétés contemporaines ont remisé leur existence, mais aussi celle dont l’effet moins visible, mais profond, est de saper de l’intérieur l’un des piliers de la croissance (la sécurité et la fiabilité des dispositifs techniques de contrôle sur lesquels elle repose). Et cela laisse entrevoir d’autres horizons.

« Tristes (en)tropiques », ou peut-il y avoir une décroissance heureuse ?
Il y a en effet au moins deux manières de lire ce processus. Si l’on peut facilement tomber d’accord sur le constat d’une aliénation de plus en plus grande aux dispositifs physiques qui gèrent notre quotidien, il existe en revanche de nombreuses interprétations possibles de la manière dont la société comprend et retravaille ce phénomène. D’autres lectures peuvent être envisagées, que la démarche socio-anthropologique nous aide à dégager. Attentive aux « braconnages [15] », aux discontinuités, au foisonnement de significations dissimulées sous l’apparente homogénéité du Même, porteuse d’une conception implicite de l’histoire, où passé, futur et présent convergent sans s’exclure, la socio-anthropologie propose de multiples entrées à un phénomène qui se prête trop facilement aux explications mono-causales. Le désengagement des opérateurs des grands systèmes techniques est évidemment une source d’inquiétude (surtout lorsqu’il concerne les domaines d’activité à risque comme ceux du nucléaire et des transports, encore relativement épargnés). Il révèle en même temps la faillite d’un système, son impuissance à mobiliser durablement les énergies, à s’aliéner les imaginaires qui sont à la source de sa légitimité. Le conformisme et l’ennui à travers lequel il se manifeste sont aussi des moteurs de décroissance. Le désengagement manifeste plus qu’un désintérêt croissant pour les solutions purement techniques, il incarne déjà une forme de résistance et de retrait qui constituent le préalable à l’invention de nouveaux rapports au monde. Nous savons bien que les mécanismes de la croissance économique dépassent largement le cadre de la seule analyse économique. Comme s’évertuait à le montrer I. Illich dans des domaines aussi variés que la médecine ou l’école, la croissance et la consommation compulsive sont avant tout les produits d’une perte d’autonomie de la société et des individus qui la composent. C’est la perte de notre « immunité naturelle » qui engendre l’état de dépendance à l’égard de systèmes de plus en plus hétéronomes et abstraits, et entretient ce rapport addictif à la consommation. Or, cette hétéronomie montre aujourd’hui clairement ses limites en même temps que son essoufflement. C’est donc sur une note plus « optimiste », ou plutôt en réaffirmant l’indétermination de l’histoire, que nous voudrions conclure.

Les discours alarmants abondent, qui dénoncent les destructions irréversibles, les outrages quotidiens proférés à la planète. La catastrophe apparaît peu à peu comme la seule issue crédible de la civilisation thermo-industrielle. Du coup, un rapport presque schizophrénique au temps s’institue subrepticement, dans lequel présent et avenir sont radicalement disjoints. L’avenir, c’est l’impensable et l’irreprésentable de la catastrophe finale, que l’on préfère pour cette raison ignorer, ou habiller d’un discours moral sur la responsabilité envers les générations futures. Parce qu’il est impensable, cet avenir reste lointain, hors de portée de l’action quotidienne et n’engage que superficiellement la conscience de chacun, ses habitudes de vie. La consommation et la croissance deviennent ainsi le seul horizon à court terme, les seules ressources disponibles pour le présent. « Tristes (en)tropiques » désigne cette façon de rendre a priori impossible toute pensée de l’entre-deux et de l’entre-temps, de présenter la décroissance comme une obligation vitale, plutôt qu’un moment de création. Nous rejoignons ici certaines des thèses développées par H-P Jeudy sur le désir de catastrophe comme autre face du projet téléologique de la technoscience. Anticiper la fin dans le souci de la prévenir ou de l’incliner ne doit pas nous priver des moyens de penser le présent. La notion de « décroissance » elle-même n’échappe pas totalement à cette critique puisqu’elle apparaît avant tout privative, qu’elle semble ôter, retirer, plutôt qu’enrichir l’existence de sens nouveaux. Triste décroissance donc, que celle qui exigerait le renoncement sans offrir une vision de ce qui pourrait être. Certes, il y a urgence. Les inquiétudes de J.-P. Dupuy sont fondées, lorsqu’il remarque que tout se passe en définitive comme si, en se déchargeant sur la technique et la consommation de biens matériels du fardeau de sa liberté, l’individu moderne donnait à celle-ci la forme d’un destin inhumain [16]. Mais la première urgence ne consiste-t-elle pas à reconquérir un rapport au temps non soumis à l’urgence, à renoncer à la temporalité compulsive faite de la juxtaposition d’instants disjoints de l’économie et de la technologie ?


[1Gras A., Les Macro-systèmes techniques, Paris, « Que-sais-je ? » PUF, 1997.

[2Bigo Didier, Guild E. 2005. La Mise à l’écart des étrangers. La logique du visa Schengen. Paris, L’Harmattan, 2005.

[3Craipeau, Sylvie ; Dubey, Gérard ; Guchet, X. 2006. « Biodev : du contrôle à distance au macro-système-technique », rapport final INT/Ministère de l’Intérieur/Ministère des Affaires Etrangères/Communauté européenne.

[4Noiriel G., État, nation et immigration, Paris, Gallimard, 2001. Gras A., op. cit.

[5« Maintenant, nous dit cet agent consulaire, la date de naissance est intégrée dès le départ à la quittance (code barre). On ne peut pas les changer, donc se tromper. Maintenant tout démarre avec le numéro de quittance qu’on entre pour saisir... C’est organisé scientifiquement, tout a été pensé... »

[6La résistance, écrit par exemple C. Dobré, s’exprime aussi au travers « d’actes privés, menés sans décision préalable, qui ignorent leur caractère politique et ne se définissent pas comme tels, ne dérogeant pas nécessairement à la loi – mais plutôt à la norme instituée par une modèle culturel (qui n’est pas toujours ressenti comme dominant) ». Dobré M., L’Écologie au quotidien. Éléments pour une théorie sociologique de la résistance ordinaire, L’Harmattan, Paris, 2003, p. 316.

[7« Il y a des anciens nous dit un gradé, qui sont réfractaires à l’innovation, sceptiques à l’égard des nouvelles technologies et qui interfèrent avec le message adressé aux jeunes. [...] Il suffit d’un ou deux vers dans le fruit pour que le système soit perverti. [...] À la marge, il y a eu des dégradations volontaires, des destructions de ports USB, des souris enlevées et des boules enlevées, des dégradations de COVADIS. [...] Mais avec la nouvelle aubette, vous voyez, plus rien ne dépasse, tout est intégré, connectique, matériels, terminaux... Pour dégrader le truc, maintenant il faut y aller à la hache. »

[8« Le passeport sur lequel on travaille doit être vrai. C’est une sécurité en amont pour moi. C’est mieux de travailler dans un univers sécurisé. »

[9Une personne âgée se présente à l’un des guichets du consulat d’Annaba pour se voir signifier un refus de visa. Sa fille, qui la reçoit en France n’a pas envoyée l’attestation de prise en charge. Suit ce dialogue : — Monsieur, vous avez une retraite de combien ici ? — 8 000 dinars... Avant c’était pas comme ca... — Oui mais ça a changé. Demandez à Rachida une attestation sur l’honneur qui indique qu’elle vous prend en charge. C’est écrit ici. — Je ne reviendrai pas... — Attendez monsieur... on va voir ca. Avez-vous une petite retraite en France ? Revenez avec un papier récent de la poste et on vous prend tout de suite. Vous ne ferez pas la chaîne. Votre document actuel date de 2001. Apportez moi un papier récent de la retraite. — Mais il est là... — Mais il est d’un montant de 4 000 dinars, c’est encore moins que ce que vous m’avez dit... — Ce n’est pas possible, l’année dernière ce n’était pas comme ca. Je viens de Batna, c’est très loin...

[10Bauman, Z. L’Amour liquide. De la fragilité des liens entre les hommes. Le Rouergue/Chambon, 2004.

[11Les agents expatriés du consulat d’Annaba sortent par exemple très peu, ou en groupe, de l’enceinte du consulat protégée par de hauts murs et des barbelés. Le risque de corruption est très élevé, d’où une organisation particulière du travail avec un cloisonnement entre les différentes étapes du processus de traitement des dossiers (étanchéité entre la réception, la saisie, l’instruction et la délivrance du dossier). « C’est une vie monachale dans un bâtiment qui ressemble un peu à un couvent, nous confiera le consul général. »

[12« Sur les dossiers médicaux, il y a des problèmes d’ordre moral car il y a énormément de fraudes à la CMU, à la carte vitale... Mais il faut parfois refuser le visa à quelqu’un qui a une pathologie lourde. On est un peu les garants des règles et de leur pérennité. Si je ferme les yeux et que tout le monde les ferme, ce sont les générations ultérieures qui vont perdre... »

[13« L’idée consiste à ne pas forcer l’opérateur ou le système à être exempt de dysfonctionnements, mais à se donner les moyens de vivre en sécurité avec des systèmes qui ne sont pas nominaux ». Le concept de résilience renvoie dans ce contexte précis à un système capable de « gérer la complexité des situations imprévues où les routines sont en échec. Il peut être traduit en français par résistance ou robustesse ». Amalberti R., « Une épée de Damoclès pour les hautes technologies », Les dossiers de la recherche, n° 26, février 2007.

[14Dupuy J-P., « I. Illich, ou la bonne nouvelle », Le Monde, 26 décembre 2002.

[15Bouvier P., Socio-anthropologie, Paris, A. Colin, 2002.

[16Dupuy J-P., Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Paris, Seuil, 2002.