Le défi de la dématérialisation

par Dominique BOURG

L’affirmation des droits subjectifs et la construction d’un ordre social et politique destiné à permettre à chacun de maximiser ses intérêts, à savoir de produire et de consommer le plus possible, ont progressivement trouvé dans le marché et le progrès technologique leur domaine d’expression naturel. Au point d’ailleurs qu’il est devenu possible, comme l’atteste le modèle asiatique de développement, de séparer marché et progrès technologiques, de l’ordre politique hérité de la philosophie contractualiste des XVIIe et XVIIIe siècles. Il en a résulté une civilisation nouvelle dont on peut désormais percevoir les limites. Cette civilisation, associée à un doublement de la population mondiale en un demi-siècle, qu’elle a elle-même rendu possible, a provoqué une explosion de tous les flux de matières et d’énergie. Ils ont en effet connu, à compter des années cinquante, une croissance exponentielle. C’est le cas, par exemple, pour les flux d’azote, trois fois supérieurs à ce qu’ils seraient sans activités humaines, alors que la moitié des engrais azotés produits depuis 1913 a été utilisée depuis les vingt dernières années ; ou encore pour le flux de dioxyde carbone, dont la concentration atmosphérique est supérieure de 35 % à ce qu’elle était avant la révolution thermo-industrielle. La production de fer a été multipliée par 2000 entre 1700 et 1990. La consommation d’eau douce a triplé depuis 1950 et la plupart des grands fleuves connaissent une diminution importante de leur débit et une forte pollution, tels le Fleuve jaune, le Rio Grande, le Gange ou même le Danube, etc. On estime désormais à 90 % la réduction de la biomasse mondiale pour les espèces pêchées, etc. Il en résulte une pression inédite non plus sur tels ou tels écosystèmes, mais à l’échelle même de la biosphère et de ses mécanismes régulateurs.

Dès lors, l’extension dans l’espace comme dans le temps de nos modes de vie semble exclue. La consommation mondiale d’énergie a été multipliée par 150 depuis 1850, et par 10 de 1950 à 2000. En projetant sur les décennies à venir le rythme d’une augmentation annuelle de la consommation énergétique mondiale de 2% depuis plusieurs décennies, on aboutit à l’épuisement de toute la dot fossile de l’humanité, autour de 8 000 Gtep, au début du prochain siècle [1]. Il en résulterait une augmentation de la température moyenne sur Terre de 10° C. C’en serait fini de toutes les réserves fossiles de pétrole, de gaz et de charbon, aussi bien que des pétroles non conventionnels, des sables asphaltiques de l’Alberta ou de Sibérie orientale, et des schistes bitumineux. Le constat est probablement plus dramatique encore pour les flux de matières pour lesquels on ne peut compter sur un flux externe comme le flux d’énergie solaire. Imaginons que les Chinois puis les Indiens connaissent à l’avenir le même équipement automobile que les Américains, soit 3 voitures pour 4 habitants : aux 800 millions de voitures actuellement en circulation s’ajouteraient 900 millions de voitures chinoises et 800 millions d’indiennes, soit 2,5 milliards d’automobiles. Où irions-nous chercher l’acier, l’aluminium et le nickel pour les construire, le caoutchouc pour les faire rouler, le carburant pour les mouvoir ? Et c’est encore confondre la biosphère avec un simple stock de ressources au moment où les services écologiques de fourniture, de régulation et culturels sans lesquels nous ne saurions vivre, sous la pression croissante de ces flux et de l’expansion spatiale de notre espèce, sont pour 15 sur 24 déjà dégradés.

Quels sont les leviers dont nous disposons pour infléchir progressivement et fermement cet état de choses ? D’aucuns répondront la décroissance tous azimuts. Ce n’est pas la thèse que je défendrai ici. Elle déboucherait sur une dépression sociale et rendrait improbable la part du progrès technologique sans laquelle nous ferons difficilement face à l’avenir : comment pourrions-nous par exemple affronter le changement climatique et ses conséquences sans modifier nos modes de chauffage et sans isoler la quasi-totalité du parc immobilier national ? Comment pourrions-nous encore affronter le coût de la dette et celui des retraites ? Il est en revanche nécessaire de faire décroître les flux de matières et d’énergie, à terme de façon drastique, sans pour autant ruiner le dynamisme de nos économies. Il convient de chercher à disjoindre la création de richesses de l’augmentation des flux qui l’a jusqu’alors sous-tendue. Il convient à cet égard de faire le départ entre les énergies carbonées et les flux de matières. Réduire les premières d’un facteur 4 au moins pour nos pays semble tout sauf hors de portée, moyennant certes un progrès technologique d’ores et déjà effectif ou en vue, mais pas exclusivement ; des instruments économiques propres à accélérer le rythme de diffusion des techniques et à modifier les comportements seront aussi nécessaires. Ils n’iront pas sans susciter des questions éthiques et politiques. Réduire les flux de matières constituera une tâche autrement difficile pour laquelle nous disposons au mieux de pistes, qui sont plus organisationnelles qu’à proprement parler techniques. S’ajoute encore à ces deux défis, en un sens matériels, un défi moral tout aussi ruineux que les deux précédents, tout aussi consubstantiel à notre civilisation finissante.

Le défi énergétique
Il n’est pas possible de comprendre pourquoi le progrès technologique a conduit en environ un siècle et demi à une consommation croissante d’énergie en ne considérant que les seules techniques. D’autres facteurs interviennent, notamment économiques et fiscaux. Il convient en premier lieu de rappeler que le progrès technologique, dans les limites d’une filière déterminée, se traduit en gains de productivité et donc en consommation moindre de matières et d’énergie pour produire les objets vendus. De génération en génération, lesdits objets consomment quant à eux, pour un service équivalent, généralement moins d’énergie et présentent un poids décroissant : les locomotives actuelles développent une puissance incomparable à celle développée par celles des débuts de la saga ferroviaire, avec un ratio poids/puissance à l’avenant ; le premier ordinateur, l’Eniac, occupait toute une salle pour des performances dérisoires au regard de celles d’un laptop, etc. En revanche, la manne financière dégagée par ces gains de productivité ne cesse de s’investir dans des objets nouveaux, lesquels peuvent par ailleurs participer à une course à la puissance, etc. À quoi s’ajoute que pendant la quasi-totalité du XXe siècle, à l’exception près des deux chocs pétroliers, le coût du pétrole n’a guère dépassé les 20 $ constants, alors que le PIB a connu un accroissement vertigineux. Autrement dit, l’énergie n’a cessé de coûter relativement moins, alors que le travail n’a cessé de coûter plus cher. Un phénomène qui a encore été accentué par la fiscalité de nombreux pays : en France, par exemple, 38 % des prélèvements obligatoires sont assis sur les salaires et 3,5 % seulement sur les carburants fossiles [2].

C’est pourquoi l’on ne saurait compter sur le progrès technologique seul, sans un encadrement notamment fiscal, pour relever le défi du facteur 4. Rappelons ici rapidement l’engagement de l’Union européenne, celui d’une diminution par deux des émissions mondiales de gaz à effet de serre, par rapport à celles de 1990, avec une division par quatre des celles de l’Union. L’idée étant de redescendre en dessous de la barre des 3 Gt de CO2, environ la part de nos émissions que les écosystèmes terrestres et marins parviennent à séquestrer. Il est toutefois fort probable que les capacités naturelles de séquestration évoluent à la baisse, auquel il cas il conviendra d’exiger une réduction plus forte de nos émissions. Quoi qu’il en soit, dans l’absolu, indépendamment du temps et du rythme, il semble tout à fait possible de parvenir au facteur 4 par les seuls progrès technologiques. Le parc immobilier français consomme 42 % de l’énergie finale hexagonale pour 21 % des émissions de gaz à effet de serre. Or, le seul équipement par des pompes à chaleur, sans compter les marges énormes en termes d’isolation, pourrait permettre d’atteindre le facteur 3 [3]. Shell et Saint-Gobain ont mis au point des verres avec une couche de nanoparticules permettant d’arrêter le rayonnement infrarouge (moins de chauffage en hiver et moins de climatisation en été) et intégrant des microcellules photovoltaïques dont le rendement est de 30 % supérieur à celui des cellules en silicium. Produire une tonne de béton ou d’acier avec quatre fois moins de CO2 n’est pas impossible. L’identification de nouveaux catalyseurs pourraient permettre des procédés de fabrication chimique moins énergivores ; des procédés de fabrication sous haute pression, sans chaleur et solvants, semblent aussi prévisibles. La diffusion des moteurs hybrides couplés à des moteurs thermiques fonctionnant avec des agrocarburants de seconde génération et dotés de batteries au fonctionnement non plus chimique, mais physique (fondé sur des assemblages de nanotubes de carbone), avec un rendement et une rapidité de charge très améliorée, pourrait ramener les émissions à 40 g/Km2. Une agriculture inspirée des acquis de l’écologie scientifique pourrait aussi diminuer sa contribution à l’effet de serre. À quoi s’ajoutent bien sûr les procédés de séquestration et de stockage du carbone qui pourraient permettre de piéger 20 à 40 % de nos émissions [4].

Il reste cependant un problème de taille : celui du rythme de diffusion de ces technologies. Or, cette question est décisive. L’enjeu capital de la lutte contre le changement climatique est la hauteur à laquelle nous finirons, au cours de ce siècle, par stabiliser la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre. Notre avenir et celui des générations qui nous succéderont en dépendront. Plus rapidement nous réduirons nos émissions et plus basse sera in fine la hauteur en question. Empruntons à la climatologue Marie-Antoinette Mélières l’analogie suivante pour le faire comprendre. Imaginons une baignoire remplie d’eau dont le niveau reste constant car le trou du siphon, qui est resté ouvert, laisse passer autant d’eau qu’il en arrive par l’ouverture du robinet. On bouche maintenant en partie le trou d’évacuation : le débit de sortie diminue et le volume d’eau va augmenter jusqu’à atteindre un nouvel équilibre, quand la pression au fond de la baignoire, du fait du volume d’eau accru, aura suffisamment augmenté et suffisamment renforcé le débit sortant, au point de compenser à nouveau le débit d’arrivée d’eau. Toutes proportions gardées, c’est ce qui se passera dans la serre atmosphérique. Ici l’eau équivaut à l’énergie, et la quantité d’eau disponible dans la baignoire, à la quantité d’énergie disponible sur la surface de la Terre, ce que traduit la température ; les débits d’arrivée et de départ sont analogues au rayonnement solaire qui chauffe la Terre et au rayonnement terrestre qui la refroidit ; et, bien sûr, le trou d’évacuation qui se rétrécit, à l’augmentation des gaz à effet de serre qui absorbent le rayonnement terrestre. Plus on rétrécit la surface du trou d’évacuation, plus l’eau monte : plus on augmente les gaz à effet de serre, plus la température de la surface de la Terre croît. En conséquence, plus nous commencerons tôt à réduire nos émissions, et plus basse sera ensuite la température atteinte dans le nouvel équilibre.

D’où le nécessaire recours à des instruments économiques pour nous inciter et/ou nous contraindre à réduire le plus rapidement possible nos émissions. Au sein de l’Union, existe depuis janvier 2005 la directive relative aux permis d’émissions négociables ; les émissions concentrées, celles des producteurs d’énergie et des grands transformateurs de matières comme les cimentiers, les verriers, les sidérurgistes et les papetiers, sont donc encadrées. Le niveau de ces quotas est pour l’heure ridiculement bas, car référé à l’objectif de Kyoto 2012 ; mais rien n’interdit de faire d’un tel système un instrument puissant de réduction.

Il n’existe rien en revanche pour limiter les émissions diffuses, celles des particuliers, des PME, TPE et autres administrations. Il n’y a pour ce faire que deux solutions : soit limiter directement les émissions par l’extension du système des quotas en vigueur pour les gros industriels aux individus, avec par exemple une carte à puce CO2 (système auquel se sont rangées les autorités britanniques), soit les limiter indirectement en agissant sur les prix à la consommation des énergies fossiles [5].

Les avantages d’une taxation du carbone, telle qu’elle est proposée par le Pacte écologique de Nicolas Hulot [6], sont clairs. Alors que le système des quotas individuels, s’il devait être étendu à toutes les émissions diffuses, exigerait l’impossible calcul de la composante carbone de tous les biens et services, la taxe, associée à la directive pour les gros émetteurs, conduit en revanche à une imputation automatique du coût du carbone à tous les biens et services. Deuxième avantage, un prix plus élevé rend économiquement possible le développement d’alternatives technologiques. Troisième avantage, l’instauration de taxes compensatoires à l’importation, qui exige toutefois un calcul sectoriel de la composante carbone, rééquilibre les conditions de concurrence entre les industries domestiques et étrangères ; l’importation de biens carbonés enrichit de ce fait le Trésor public. Un tel système peut enfin être mis en place à pression fiscale constante, en détaxant le travail.

L’augmentation des taxes serait bien sûr progressive et différenciée : différenciée, parce qu’autrement un coût de 100 euros la tonne de carbone conduirait à quadrupler le prix de la tonne de charbon pour les industriels, à augmenter de 50 % le prix du m3 de gaz pour les ménages et à une augmentation de 30 centimes du litre de carburant à la pompe ; progressive, pour permettre aux acteurs et consommateurs de s’organiser dans la durée. L’efficacité de la taxe ne fait guère de doute. On ne choisit pas le même système de chauffage lorsqu’on sait que le coût de l’énergie augmentera sûrement et si l’on peut en plus calculer cette augmentation ; après les deux chocs pétroliers, les Français ont durant un temps systématiquement opté pour de plus petites cylindrées. Autre avantage, une taxe progressive permettrait à la fois de créer un contexte de stabilité des prix énergétiques sur la durée et de se préparer aux chocs à venir provoqués par le futur pic pétrolier, suivi par les pics gazier puis charbonnier.

Quels sont les problèmes suscités par la taxe carbone ? Tout dépend en l’occurrence des mesures d’accompagnement qui pourraient être déployées selon les domaines concernés. Considérons l’habitat : une augmentation brute du coût du chauffage serait insupportable pour les revenus modestes et même moyens. Or, elle arrivera sans le moindre doute du fait des pics de production pétrolier, gazier puis charbonnier. L’avantage de la taxe est de mettre tout le monde en ordre de bataille et d’inciter dès maintenant les pouvoirs publics à concevoir un plan progressif de réhabilitation des performances thermiques du parc immobilier français. Or, nous l’avons vu, les marges de progrès sont immenses, au moins de facteur 4 ; du coup, en fonction de l’avancée dudit plan, certains consommateurs devraient même voir leur facture baisser.

Les choses sont plus délicates dans le domaine des transports : il est plus difficile avec des bas revenus d’acquérir un véhicule moins consommateur ; en province en tout cas, ce sont notamment les gens les plus modestes qui se retrouvent exclus des centre-ville, et donc privés de transports en commun ; la mise au point d’alternatives à la voiture individuelle ne peut être que longue et onéreuse, etc. Or, la hauteur à laquelle il conviendrait de porter rapidement la taxe pour atteindre une régression significative et rapide de la mobilité ne semble pouvoir être supportée socialement. C’est précisément face à ce problème de coût et d’inégalité des revenus, que la carte à puce CO2 devient intéressante. Pour autant qu’elle est limitée aux achats directs d’énergie, et au premier chef du carburant, voire du seul carburant, sa mise en place ne pose pas de problèmes insurmontables et son efficacité est immédiate, sans affecter par ailleurs le pouvoir d’achat. On pourrait imaginer un marché où pourraient s’échanger à la marge des crédits d’émissions pour redonner quelque souplesse au système.

Toutefois, il me semble de façon générale que la régulation des émissions carbonées par l’argent, qu’il s’agisse de la taxe ou des cartes à puce, ne peut être tolérée que si elle s’inscrit dans certaines limites, réglementairement définies. Si le changement climatique constitue un danger majeur, inconnu jusqu’alors, avec pour enjeu la réduction de l’habitabilité de la planète, est-ce vraiment acceptable que de se rendre de Nice à Paris en avion plutôt qu’en TGV, ou de rouler avec un Hummer ? L’argent peut-il conférer à ceux qui le possèdent un droit de détruire un bien public, en l’occurrence la stabilité du climat, au-delà du nécessaire ? Est-il légitime que l’effort consenti par le plus grand nombre soit entamé par la négligence de quelques-uns ? La richesse et les grandes inégalités de revenus peuvent désormais poser des problèmes auparavant inexistants, tout simplement parce que toute richesse, quelle qu’elle soit comporte une face obscure, destructive, celle afférente aux externalités dont elle est inséparable.

On voit donc qu’une batterie d’instruments économiques, fiscaux et réglementaires avec un fondement éthique, devrait permettre d’encadrer, d’orienter et d’accélérer les progrès technologiques contribuant à une réduction du recours aux énergies fossiles, en les rendant de plus en plus onéreuses, tout en évitant toute espèce d’effet rebond.

Le défi de la dématérialisation
Autant il semble possible de réduire notre consommation d’énergie fossile, en dépit de la difficulté de la tâche, autant il paraît difficile de parvenir à une réduction progressive des différents flux de matières sans déboucher sur une dépression économique. Or, l’enjeu n’est pas moins grand que celui du changement climatique. Il s’agit de la finitude de nos stocks et, plus essentiellement encore, de la préservation de l’état de santé de la planète vivante, de ses écosystèmes et des services qu’ils nous rendent, conditions absolues de sa viabilité. En pillant les ressources, en introduisant en masse dans la biosphère toutes sortes de substances extraites de l’écorce terrestre et autres substances de synthèse, en détruisant directement le milieu ou simplement en l’artificialisant de façon massive, nous soumettons Gaïa à rude épreuve. L’état de nos grands fleuves avec leur débit réduit et leurs eaux polluées illustre à lui seul cette situation.

Quels sont donc ces services indispensables à notre bien-être et, au delà, à notre existence même ? Il est loisible de les répartir en trois catégories : les services de régulation, les services de fourniture de ressources primaires indispensables à l’agriculture comme à l’industrie, et enfin les services culturels. Parmi les services de régulation, on dénombre la régulation de la qualité de l’air, du climat local et régional, de la quantité et de la qualité de l’eau douce, de l’érosion, du traitement des déchets, des maladies, du nombre des insectes ravageurs et de celui des insectes pollinisateurs et enfin la régulation des risques naturels avec notamment les zones tampon que constituent les mangroves et autres zones humides. Les services de fourniture procurent en premier lieu la nourriture (récoltes, cheptel, pêche, aquaculture, animaux sauvages), les fibres (bois de construction et de chauffage, coton, soie, chanvre, lin, etc.), les ressources génétiques, les molécules végétales (pour la pharmacie, les cosmétiques et à l’avenir de plus en plus pour les biomatériaux, la chimie verte et les agrocarburants) et enfin l’eau douce. La dernière catégorie, celle des services culturels, comporte les services spirituels et religieux (bois et animaux sacrés par exemple), les services esthétiques rendus par les paysages ou les animaux sauvages et enfin les services récréatif et touristique procurés par les sites naturels. Or, 60 % de ces services fournis sont dégradés ou surexploités, soit 15 sur 24. Cette dégradation devrait s’aggraver durant les cinquante prochaines années [7].

L’idée économique moderne qui sous-tend la rationalité présumée de nos économies est notre aptitude à substituer au capital naturel que nous détruisons du capital reproductible, à savoir des artefacts divers ; nous sommes ainsi censés maintenir au moins égales les capacités de production d’une génération à l’autre. Or, l’approche dudit capital non plus en termes de stocks, mais de services rendus par les écosystèmes, rend très aléatoire ce présupposé. Concernant les services de fourniture (récoltes, élevage, pêche, bois, fibre, molécules diverses), nous ne pouvons guère faire mieux que de les substituer les uns aux autres ; les services de régulation ne semblent au mieux que partiellement substituables, et le plus souvent à un coût très élevé (régulation du climat local, qualité de l’air et de l’eau, régénération de la fertilité des sols, pollinisation, régulation des populations de pathogènes) ; enfin parmi les services culturels, celui de la fréquentation de la nature sauvage est par définition non substituable [8]. À titre d’exemple, l’effondrement des ressources halieutiques dans leur ensemble ne saurait être compensé par l’aquaculture, la production d’un kilo de poissons en aquaculture exigeant cinq kilos de poissons sauvages.

Pour réduire nos flux de matières, nous disposons de deux stratégies de dématérialisation : l’économie circulaire, ou écologie industrielle, et l’économie de fonctionnalité. L’objectif de l’économie circulaire est de réduire le substrat matériel de nos économies en cherchant à reproduire, pour les matières, le mode de fonctionnement quasi cyclique des écosystèmes naturels. Ce programme a d’ores et déjà donné lieu à de multiples réalisations, tant dans les pays anciennement industrialisés que dans les pays émergents, via la valorisation des déchets sous toutes ses formes (valorisation énergétique, recyclage, réduction, récupération, réutilisation, refabrication) et plus étroitement sous la forme d’écoparcs industriels, par exemple Kalundborg au Danemark, Guigang en Chine ou Kwinana à Perth en Australie. Dans ce cadre sont pratiquées des synergies industrielles, à savoir, selon la définition de Marian Chertow, l’échange par au moins trois industriels d’au moins deux ressources (eau, matières, énergie). À Kalundborg, ce sont ainsi entre 20 et 30 % des ressources qui sont économisées. Ce programme est fondamental et intéressant, mais sans proportion avec le degré de dématérialisation auquel nous devrions parvenir.

Une autre piste est l’économie de fonctionnalité, c’est-à-dire la substitution de la vente de l’usage des produits à la vente des produits eux-mêmes. Avec la vente des biens, il n’est d’autre façon d’accroître le chiffre d’affaires que d’en vendre de plus en plus ; lorsque seul leur usage est vendu, la croissance du chiffre d’affaires n’implique plus ipso facto l’augmentation de la production. La durée du produit support du service conditionne au contraire la durée du service lui-même et celle du flux financier qu’il génère.

Comment vendre par exemple, pour un manufacturier, moins de pneus tout en augmentant son chiffre d’affaires ? C’est le cas de Michelin dans le secteur des pneumatiques dédiés au transport routier [9]. Depuis quelques années, en effet, les plus grandes entreprises de transport routier externalisent la gestion de leurs pneumatiques, gestion dont se chargent leurs fournisseurs. Michelin a été l’initiateur et est le leader de ce type de service proposé aux entreprises de transport, service qui a très vite rencontré un grand succès. Aujourd’hui, 50 % des grandes flottes européennes de poids lourd y ont souscrit (soit 8 % du marché total), tandis que le marché nord-américain s’ouvre à son tour à ce type de prestations.

Que propose Michelin qui intéresse tant les transporteurs routiers ? L’entreprise de Clermont-Ferrand, forte des résultats d’une analyse de cycle de vie, propose essentiellement une optimisation de l’état des pneumatiques, poste essentiel en matière de consommation de carburant. En effet, 93,5 % de l’impact environnemental d’un pneumatique est associé à sa phase d’utilisation, contre seulement 4,5 % en phase de production et de consommation initiale de matière première et d’énergie. C’est donc l’utilisation qui ménage l’essentiel des marges de progrès. Proposer des pneus permettant de réduire les consommations de carburant, mais aussi et surtout proposer la maintenance de ces pneus, afin d’optimiser cette réduction, semble constituer un avantage pour les clients.

Mais il ne s’agit là que de l’un des avantages « vendus » au client. Outre l’optimisation du budget pneu, Michelin insiste également sur les moindres coûts organisationnels liés à la gestion des pneumatiques, ceux-ci étant transférés du client au fournisseur. Autre avantage, des pneus mieux entretenus impliquent une fiabilité accrue des camions, ce qui se traduit non seulement en terme de sécurité routière, mais également par une augmentation de la mobilité du matériel. Enfin, les conducteurs étant immédiatement assistés en cas de problème pneumatique, il s’agit d’un plus au niveau des conditions de travail.

Ce type de prestation implique une réorientation stratégique de Michelin, notamment en matière de conception des pneumatiques et d’innovation. En ligne avec le développement de l’économie de fonctionnalité, Michelin développe des pneumatiques qui lui permettent d’accroître sa compétitivité. La gamme de pneumatique « Energy » va dans ce sens. Ces pneumatiques ont une moindre résistance au roulement, qui permet une baisse des consommations de carburant de l’ordre de 6 %. Autre produit conçu dans ce sens, le pneumatique « X-One » peut-être monté seul sur un essieu, là où traditionnellement deux pneus étaient nécessaires. La réduction de poids qui s’en suit, se traduit par une baisse allant jusqu’à 5 % des consommations de carburant. Surtout, Michelin affirme que sa meilleure connaissance du matériel lui permet d’intervenir de façon plus fine au niveau du gonflage, un pneu s’usant plus ou moins vite et induisant une consommation de carburant plus ou moins forte en fonction de ce facteur. C’est en cela que ces innovations se combinent avec l’économie de fonctionnalité. Leur potentiel de réduction des coûts et des externalités négatives ne s’exprime pleinement que grâce au service de maintenance qui l’accompagne.

En matière de réduction des déchets, la possibilité de recreuser un pneu usé, puis de le rechaper, puis de le recreuser à nouveau, permet aux pneus une durée de vie multipliée par 2,5. Il s’agit d’une économie de 36 % par rapport au remplacement direct des pneumatiques usés par des neufs, tandis que 20 pneus neufs seulement sont nécessaires dans le scénario prévu par Michelin, contre 64 précédemment. Là aussi, il est important d’assurer un bon suivi du matériel, afin de ne pas laisser passer le moment adéquat, un pneu trop usé ne pouvant plus être réutilisé.

Ce type de solution est appliqué à toutes sortes de domaines : production d’énergie, photocopies, textiles, solvants, etc. Jusqu’à aujourd’hui, il s’agit essentiellement de relations d’entreprise à entreprise, et d’entreprise à consommateurs.

L’économie de fonctionnalité ainsi comprise offre d’autres atouts. Toutes les opérations de valorisation – récupération, réutilisation, remanufacturing et recyclage – sont facilitées, le producteur gardant la maîtrise du produit jusqu’à son terme. Par ailleurs, les conséquences sur l’emploi en général et sa localisation en particulier devraient être favorables : la maintenance est en effet plus consommatrice de main d’œuvre que la production ; l’usage d’un bien, du fait du système maintenance/récupération, s’accompagne alors nécessairement d’une création locale d’emplois. Enfin, si l’on imagine que les camions ne puissent plus, à l’instar des photocopieurs, être vendus mais seulement loués, le fabricant peut alors tirer un flux financier de la vente de leurs usages successifs.

Jusqu’où pourrons-nous étendre ce système, jusqu’à quelle proportion de nos consommations courantes ? Quelles seront au but du compte les performances de l’économie de fonctionnalité en matière de dématérialisation absolue ? Nous manquons d’études et d’expériences pour disposer de réels éléments de réponse. Le chemin qui pourrait conduire à une disjonction de la création de richesse de l’augmentation des flux de matières est donc loin d’être clairement balisé ; il n’est que très marginalement technique.

L’association marché/progrès technologique, à défaut d’encadrement éthique et politique, peut susciter d’autres dérives que purement quantitatives. Le physicien Martin Rees s’est ingénié à dresser l’inventaire des catastrophes technologiques potentielles du XXIe siècle [10]. Cette même association pourrait déboucher sur un devenir monstrueux de l’humanité elle-même. La biologie contemporaine ne permet pas tant, en effet, d’élucider la nature humaine que d’ouvrir l’horizon de sa transformation. Associé aux génies informatique, robotique et moléculaire, le génie biologique semble pouvoir rendre accessible l’aspiration des transhumanistes à la fabrication d’autre chose que l’humanité, et plus précisément autre chose que des hommes : à savoir des hybrides techno-biologiques par la transformation des capacités sensorimotrices et morales au gré des fantasmes de puissance et d’immortalité. Sur un plan plus banal, que la vie quotidienne puisse être quasi désertée par toute espèce de construction collective du sens ne laisse pas d’inquiéter. Est très probablement imputable à cet état de choses l’espèce de crise morale à laquelle nous assistons. Par exemple, au sein d’une population comme celle du canton de Vaud en Suisse, environ 700000 personnes, les services sociaux de l’État doivent prendre en charge chaque jour quelques adolescents supplémentaires « perdus ». L’automatisme du marché et du progrès me paraît conditionner cet ensemble de phénomènes. Associés l’un à l’autre ils ouvrent la possibilité d’une quête éperdue des moyens tout en fermant celle de l’interrogation sur les fins : à quoi bon, pourquoi et dans quel but ? L’idéologie du progrès affirme que l’avancée des sciences et des techniques débouche nécessairement sur une amélioration de la condition générale. Le marché, quant à lui, sollicite fortement les seuls désirs immédiats et interdit toute interrogation sur les conséquences à moyen et plus long terme et la cohérence de l’accumulation de tous ces choix individuels. Et il n’y a pas jusqu’au principe de précaution qui ne relève de cette logique de fuite vis-à-vis de l’interrogation sur les fins de l’action. Seuls les risques purement matériels tombent dans son escarcelle ; il ne concerne en outre que la sûreté des moyens et ne conduit à aucune interrogation sur leur opportunité en tant que telle. Nous sommes ainsi également confrontés à un défi moral, celui de la construction collective du sens, faute de quoi il ne saurait non plus y avoir de durabilité.


[1Cf. le calcul de Jean-Marc Jancovici et d’Alain Grandjean dans Le Plein s’il vous plaît, Paris, Seuil, 2006, p. 38.

[2Source : note d’Yves Martin pour la Fondation Nicolas Hulot.

[3Cf. « Pompes à chaleur et habitat », Clip, n° 18 janvier 2007, p. 5. La performance moyenne du bâti français est de 185/kWh/an/m2 alors qu’il est techniquement possible de descendre en-dessous des 50 kWh.

[4Cf. GIEC, Piégeage et stockage du dioxyde de carbone, OMM et ONU, 2005.

[5Cf.Charles Raux, Les Permis négociables dans le secteur des transports, La Documentation française, 2007.

[6Nicolas Hulot et le CVE, Pour un Pacte écologique, Paris, Calmann-Lévy, 2006.

[7Cf. Millennium Ecosystem Assessment, Ecosystems and Human Well-Being. Synthesis, Island Press, Washington, DC, 2005, document disponible sur le site du Millenium : www.millenniumassessment.org

[8Pour cette nomenclature, voir Millennium Ecosystem Assessment, Ecosystems and Human Well-Being. Synthesis, Island Press, Washington, DC, 2005, document disponible sur le site du Millenium : www.millenniumassessment.org, pp. 6-7.

[9Source, séminaire organisé par le CREIDD à l’UTT en 2003.

[10Cf. M. Rees, Our Final Hour, London, Basic Books, 2003.