Marshall Sahlins, La Découverte du vrai sauvage et autres essais. Traduit de l’anglais par Claudie Voisenat, Gallimard, janvier 2007.

Il en va des livres qui nous nourrissent et nous stimulent comme des vins que l’on boit et partage : il y a des années médiocres, des moyennes, des bonnes et de très rares excellentes.

1974 et 1976 furent pour moi, comme pour ceux qui les découvrirent alors, les excellentes années de publication en France de deux ouvrages majeurs en anthropologie : La Société contre l’État de Pierre Clastres, et Âge de pierre, âge d’abondance, l’économie des sociétés primitives de Marshall Sahlins, préfacé par Pierre Clastres. Ces deux livres ont alimenté à l’époque ma pensée naissante sur la décroissance, à tel point que je pense aujourd’hui que s’il existait une improbable « École de la décroissance » je recommanderais à son responsable d’offrir à ses élèves une session de plusieurs mois pour l’étude de ces deux auteurs.

En 1980, furent publiés en français deux autres livres de Sahlins : Critique de la sociobiologie, aspects anthropologiques, et Au cœur des sociétés, raison utilitaire et raison culturelle, puis il y eut un trou inexplicable de vingt-sept ans dans les publications en français des œuvres du plus célèbre, avec Clifford Geertz (1926-2006), des anthropologues nord-américains. C’est donc avec une gourmandise compréhensible que je viens de dévorer son dernier livre, remarquablement traduit par Claudie Voisenat : La Découverte du vrai sauvage et autres essais.

On pourrait chipoter sur le titre français choisi par la Maison Gallimard, qui ne correspond qu’à l’intitulé d’un des essais de ce recueil. Il est vrai que Culture in Practice (titre original de l’édition, publiée chez Urzone, New York, 2000) est nettement moins « glamour » pour un lectorat urbain et matériellement privilégié, d’autant plus avide d’exotisme qu’il consomme davantage de 4X4 et de voyages « dépaysants » dans les Îles tropicales où il joue au « bon sauvage » ou au Capitaine Cook, alternativement, selon ses humeurs passagères et les fluctuations du Cac 40.

Recueil d’articles, donc. Je dirais plutôt travaux d’atelier qui récapitulent l’itinéraire intellectuel de Marshall Sahlins, anthropologue profondément américain, né en 1930, engagé contre la guerre menée par son pays au Vietnam, et qui a entretenu un dialogue avec l’école française d’anthropologie, en particulier avec l’œuvre et la personne de Claude Lévi-Strauss.

Dans le premier essai du livre (sous la forme d’un Avant-propos), intitulé : Fragments d’une autobiographie intellectuelle, on peut lire l’immense intérêt que Sahlins porte à la philosophie et à la littérature en général comme « réaction esthétique à la domination de l’économie de marché et à la marchandisation de toute chose ». [p. 9] D’où lui vient une des constantes de sa recherche dans le domaine symbolique : « L’organisation (et la désorganisation) du monde en termes symboliques est la caractéristique de l’humanité. » [p. 15] La mise en relation de l’histoire (versus actualité) avec les fondements culturels des sociétés et son admiration pour la lutte vietnamienne lui font écrire : « Mais le spectacle du néolithique écrasant la révolution industrielle ne fut pas seul à déconstruire mon anthropologie scientifique. Ma participation à l’invention d’un mouvement pour arrêter la guerre devait influer de façon curieuse et contradictoire sur mon parcours intellectuel. » [p. 28] Toute la trajectoire de Sahlins est déjà dans cette phrase. « L’histoire peut donc obéir à un ordre culturel sans être prescrite par la culture. Lorsque l’anthropologue déclare qu’un certain événement – le teach-in ou le Capitaine Cook gisant sur une plage d’Hawaï – se déplie dans une certaine logique culturelle, il ne tente pas (comme on l’a cru parfois) de réintroduire l’espèce disparue du déterminisme culturel. » [p. 34]

Le chapitre I a justement pour titre : Expérience individuelle et ordre culturel.

Dans le premier sous-chapitre : « Individualisme utilitariste et déterminisme culturel » on plonge dans un bain aujourd’hui familier aux objecteurs de croissance. « Et, de fait, lorsqu’une société voue un culte à la marchandise, son anthropologie, elle, est toute disposée à faire du culte une marchandise. » [p ; 43] Le plaisir se prolonge, quand Sahlins, puisant dans son immense culture sans frontières, écrit plus loin : « La perception est instantanément une re-connaissance, une confrontation de ce qui est perçu avec des catégories socialement admises : “Ceci est un oiseau.” La conscience humaine ou symbolique consiste aussi en des actes de classification impliquant l’intégration d’une perception individuelle dans une conception sociale. La perception relève donc du concept de la façon dont un exemple relève d’une classe ; de même l’expérience relève de la culture. » [p. 47] Citant le bon mot de Gregory Bateson : plus c’est la même chose, plus ça change, Sahlins, tout au long de l’ouvrage ne va cesser d’articuler la démarche dialectique critique à son exploration anthropologique cadrée dans le temps depuis la mise en contact de l’Occident avec les sociétés que son impérialisme idéologique et technique lui permet de « découvrir ». Dans le champ géographique des intérêts de Sahlins pour la Polynésie, cette « découverte » se confond avec et depuis l’aventure de James Cook (1728-1779).

Devant faire des choix pour ne pas alourdir cette note, je saute au chapitre III : La découverte du vrai sauvage. Y est narrée par le menu l’aventure de Charlie Savage et ce qui en suivit. Savage était (probablement) un marin suédois, rejeté par un naufrage au large des îles Nairai en 1808 et qui s’installa à Bau comme chef de bande d’une vingtaine d’étrangers combattant pour le compte du grand roi guerrier Naulivou et lui permettant (selon les historiens des îles Fidji) de faire de Bau le royaume dominant ces îles. Le propos de Sahlins, dans cette narration, consiste à démontrer que « la glorification de Charlie Savage, au cours de sa vie et après sa mort, fut une affaire fidjienne et non une simple autoreprésentation allégorique de l’impérialisme européen ». [p. 187] En termes plus généraux, il s’agit, pour Sahlins, de faire la démonstration que, contrairement au courant rousseauiste qui se cantonne au côté destructeur de la rencontre du capitalisme avec les peuples qu’il conquiert, ceux-ci réagissent à l’arrivée des armes et des marchandises en adaptant leurs institutions et en intégrant « l’extériorité » dans un cadre qui prolonge leurs traditions. Les Tonguiens allant jusqu’à penser que Napoléon était un Tonguien !

L’essai suivant (chapitre IV) s’intitule : Les cosmologies du capitalisme. « L’idée générale de ce chapitre est que le Système Monde est l’expression rationnelle – tout au moins en termes de valeur d’échange – de logiques culturelles relatives. Système de différences culturelles organisées comme une division du travail, c’est un marché global des faiblesses humaines, où toutes peuvent être négociées avec profit, dans une monnaie commune. Tout comme Galilée pensait que les mathématiques étaient le langage du monde physique, la bourgeoisie s’est plu à croire que l’univers culturel était réductible à un discours sur les prix – bien que les autres peuples aient résisté à l’une et l’autre idée en peuplant leur existence d’autres considérations. Si le fétichisme est donc le mode de fonctionnement coutumier de l’économie mondiale capitaliste, c’est précisément parce qu’il traduit ces cosmologies et ontologies distinctes, ces différentes relations de personnes et de systèmes d’objets, en termes d’analyse de coût et de bénéfices : un simple pidgin8 arithmétique au moyen duquel nous pouvons aussi acquérir à bon compte les savoirs des sciences sociales. Certes, cette capacité de réduire les propriétés sociales aux valeurs du marché est justement ce qui permet au capitalisme de maîtriser l’ordre culturel. Pourtant, au moins quelquefois, cette même capacité fait du capitalisme l’esclave de conceptions locales du prestige, de moyens de contrôle du travail et de préférences marchandes qu’il ne cherche pas à contrôler puisque cela ne serait d’aucun profit. Une histoire du système mondial doit mettre au jour la culture cachée sous le capitalisme. » [p. 213]

Affirmant que « le développement d’une conscience culturelle chez les anciennes victimes de l’impérialisme est l’un des phénomènes les plus remarquables de l’histoire du monde dans la dernière partie du XXe siècle » [p. 268], Marshall Sahlins, (dans le chapitre V), nous invite à un Adieu aux Tristes Tropiques. Certains lecteurs y verront sans doute la malencontreuse apparition d’un optimisme paradoxal et décalé par rapport à l’œuvre dont nous étions tous devenus peu ou prou familiers. Ce n’est pas mon opinion. Je me risque à penser qu’il ne s’agit pas d’optimisme (catégorie du jugement, étrangère à l’anthropologie de Sahlins) mais d’une lucidité appuyée sur des faits, des exemples qui constamment assouplissent un schéma théorique ou le relativisme, excluant les faits culturels (symboliques), rejoint un « re-vitalisme » sans concessions à l’air du temps. « Il est parfois utile de rappeler que notre prétendu discours rationaliste participe lui aussi d’un langage culturel particulier et que « nous sommes l’un des autres. » [p. 281] Toute l’œuvre de Sahlins s’inscrit en faux contre le relativisme culturel en ce qu’il rend impossible la comparaison. Similarité et différence se développent conjointement dans l’histoire du monde moderne et contemporain dans la mesure où une société parvient à briser le joug étranger et retrouve le chemin de sa propre culture. Toute libération, toute émancipation est d’abord un acte de culture. « Si tout cela a un sens, si le monde devient une Culture des cultures, ce qu’il nous faut aujourd’hui ethnographier c’est l’indigénisation de la modernité – à travers le temps et dans ses hauts et ses bas dialectiques, depuis le premier develop-man [jeu de mot, que Sahlins relève à partir d’une prononciation indigène du mot anglais « development »] jusqu’aux dernières inventions de la tradition. Le capitalisme occidental est planétaire dans son extension, mais il n’est pas une logique universelle du changement culturel. D’ailleurs, nous avons nous-mêmes été trop dominés, sur le plan historiographique et ethnographique, par ses impérieuses affirmations. Il est temps aujourd’hui de comprendre ce qu’il devient dans d’autres contextes culturels. » [p. 295-296]

« Osez savoir ! » Ce sont les deux premiers mots du chapitre VI : Lumières de l’anthropologie ? De quelques leçons du XXe siècle. Le point d’interrogation est capital, on l’aura compris. Il s’agit bien d’interroger les idéologies de la « modernisation » et du « développement ». Celles-ci ont puisé leur inspiration dans un système philosophique justifiant la domination de l’Occident. « L’évolutionnisme unilinéaire du XIXe siècle était une conséquence anthropologique logique de cette conception éclairée de la rationalité universelle. Tout le monde devait passer par les mêmes stades de développement. » [p. 306-307] S’attachant à démontrer que si le monde s’est unifié par l’expansion du capitalisme au cours des deux derniers siècles, il est également rediversifié par les adaptations indigènes au rouleau compresseur de la globalisation, Sahlins définit son point de vue anthropologique comme capacité de déceler les grandes choses dans les petites. « L’indigénisation de la modernité nous offre encore un nouvel éclairage. » [p. 328] « Aujourd’hui, tout le monde a une culture et il n’y a plus que les anthropologues pour en douter » [...] Car « la culture n’est pas seulement un héritage, c’est un projet ». [p. 334]

Le chapitre VII (et dernier) est un essai foisonnant de digressions fulgurantes et parfois énigmatiques. Il porte le beau titre : La tristesse de la douceur, ou l’anthropologue indigène de la cosmologie occidentale. Je songe à la pièce de Synge : « Le baladin du monde occidental », tant les sous-chapitres évoquent une composition poétique et musicale tout en demeurant des coups de sondes dans la recherche anthropologique contemporaine. Qu’on en juge par leur simple énoncé : Introduction : Les « Fleurs du mal » ; L’anthropologie du besoin ; Digression : note sur la renaissance ; L’anthropologie de la biologie ; L’anthropologie du pouvoir ; L’anthropologie de la providence ; L’anthropologie de la réalité ; La tristesse de la douceur. Je laisse au lecteur le goût de s’en émerveiller, de s’en démarquer, de s’y retrouver ou de s’y perdre.
Pour Sahlins, une culture se comprend par l’histoire, et une histoire par sa culture. La notion qui est au centre de toute son œuvre est celle de « culture ». Il propose une théorie de la culture, qui est selon lui le véritable projet de l’anthropologie. De la même manière qu’il a cherché à résoudre l’opposition classique entre infrastructure et superstructure en s’appuyant sur le structuralisme, il va prendre la même orientation pour tenter de sortir d’un schéma évolutionniste

de l’histoire. Qu’on le suive ou le désapprouve, il est incontestable que s’étant toujours intéressé au rôle de l’impérialisme occidental dans son rapport aux autres sociétés, il nous est d’une aide précieuse pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui. La tradition anthropologique est plus que jamais nécessaire à la compréhension du monde actuel. Sahlins nous rappelle, si nous l’ignorions encore, que la vraie pensée sauvage (et la vraie « sauvagerie ») est peut-être celle du capitalisme occidental. Puissent les lecteurs de cette revue y trouver leur miel tant il m’apparaît, chaque jour davantage, que la conversion de la pensée sous-tendue par l’objection de croissance, est une conversion anthropologique ou elle n’est rien.

Jean-Claude BESSON-GIRARD

André Lebeau. L’Engrenage de la technique. Essai sur une menace planétaire, Gallimard, Paris, 2005.

Géophysicien de formation, professeur honoraire au CNAM et ancien cadre dirigeant au CNES et à l’Agence Spatiale Européenne, André Lebeau a incontestablement voué sa vie à la Technique, c’est pourquoi il est particulièrement qualifié pour en parler. Mais contrairement aux écrits habituellement consacrés à une carrière réussie célébrant les vertus de la technique qui lui ont donné tout son sens et son éclat, Lebeau a décidé de prendre au contraire du recul critique et de la hauteur vis-à-vis de ce qui constitue le destin de l’humanité moderne. Son analyse du rôle joué par la technique dans ce que mon père Bernard Charbonneau appelait « la grande mue de l’humanité » s’inscrit dans la tradition des ouvrages consacrés à la critique du développement scientifique et technique à contre-courant de l’idéologie du progrès, une tradition académique qui n’a malheureusement rencontré aucun écho auprès de ceux qui sont censés nous guider.

Contrairement à certains de ses aînés parmi les plus célèbres comme Jacques Ellul, qu’il ne cite curieusement pas alors que c’est l’auteur pionnier qui il y a cinquante ans a écrit un ouvrage fondateur sur le question de l’engrenage de la technique dans le monde moderne, Lebeau n’aborde pas du tout cette question sous un angle sociologique et philosophique. Son point de vue, explicable par sa formation, reste résolument scientifique et plus précisément biologisant comme il l’affirme sans détour (p. 149 et p. 240 par cette phrase : « Nous resterons plus que jamais fidèle au parti d’un regard extérieur, vide d’émotion, sur le sort de l’espèce ! »). En s’appuyant sur les œuvres d’auteurs comme Leroi-Gourhan, Simondon et Bertrand Gilles, il analyse la nature, la structure et la dynamique du phénomène technique. Sur la base d’une grande culture scientifique multidisciplinaire, il souligne les différentes dimensions de ce phénomène à travers les questions de l’information, de l’énergie, de la matière et de la démographie. A vrai dire, au cœur de la démarche de l’auteur, il y a le recours à l’analyse systémique qui s’applique admirablement à la crise écologique. Dans cette optique, il a beau jeu de démontrer que l’absence totale de rétroactions négatives, contribuant à instaurer un équilibre homéostatique au sein du techno-système [p. 156], ne peut que déboucher sur une catastrophe finale pour l’humanité.

La conclusion totalement pessimiste de l’ouvrage qui comporte d’ailleurs le titre éloquent « Les portes de la nuit » [p. 256] s’inscrit dans le courant actuel dit du « catastrophisme éclairé » cher à JeanPierre Dupuy. Reste que l’auteur ignore les fondements anthropologiques du « déferlement technologique » (Thibon Cornillot) ainsi que ses conséquences sociales, éthiques et culturelles, car seule la question des rapports de l’homme moderne armé de la technique avec la terre l’intéresse.

Nous n’en conseillerons pas moins la lecture de cet ouvrage remarquablement pédagogique à toutes les personnes de formation scientifique qui jusqu’à présent ont cru dur comme fer à l’avenir radieux où devait nous conduire le progrès technique hérité du siècle des Lumières. Il devrait contribuer à leur dessiller les yeux si les événements de ces dernières années n’y ont pas contribué.

Simon CHARBONNEAU