Produire moins, produire mieux, préserver l’emploi

par Franck Van de Velde, Laurent Cordonnier

Les défenseurs du plein-emploi et les promoteurs d’un modèle de développement plus respectueux de l’environnement ne sont pas toujours en bons termes les uns avec les autres, dans la mesure où ils pensent que ces deux objectifs sont en partie contradictoires. Et comme ces deux objectifs cohabitent souvent au sein des mêmes « esprits », ces esprits eux-mêmes sont tiraillés par des contradictions internes. Ils pensent en substance que pour obtenir le plein-emploi il faudrait plus de croissance, mais que plus de croissance est nécessairement mauvais pour l’environnement.

Notre objectif, en proposant cette contribution (il s’agit d’une première exploration de la question, à très gros traits et à grandes enjam- bées) est de dénouer une partie des contradictions mal vécues par les uns et par les autres. Nous ne chercherons pas à contester que « plus de croissance », c’est plus de dégâts pour l’environnement. On espère seulement fournir quelques arguments pour convaincre que plus d’emploi ne passe pas forcément par « plus de croissance » et, mieux encore, que la prise en compte de « contraintes écologiques » dans nos manières de produire et dans les types de biens que nous produisons peut tout à fait être favorable à l’emploi.

L’idée que, pour défendre l’emploi, il faudrait produire toujours plus et ne pas trop se soucier ce que l’on produit ni de la manière de le produire est « une tournure d’esprit » qui prend au piège un grand nombre de défenseurs du plein-emploi.

Cette « tournure d’esprit » n’est sans doute pas très différente de celle que dénonçait Keynes au début des années trente, lorsqu’il constatait que le XIXe siècle avait « excessivement étendu le champ d’application de ce qu’on peut appeler, pour faire bref, le critère du résultat financier, au point de mesurer à son aune l’opportunité de toute forme d’action, qu’elle relevât de l’entreprise privée ou de l’action collective [1] ». Ce qui avait abouti à ce que « l’existence tout entière semblait la parodie d’un cauchemar de comptable ». Au nom de cette tournure d’esprit, poursuivait Keynes, « au lieu d’utiliser les ressources matérielles et techniques, considérablement accrues, dont on disposait, pour bâtir la cité des merveilles, on construisait des taudis ; et on pensait que c’était bien et opportun, parce que les taudis, selon le critère de l’entreprise privée, “ça paye”, alors que bâtir la cité des merveilles eût été une entreprise d’une prodigalité insensée, qui aurait, dans l’idiome imbécile de la finance, “hypothéqué l’avenir”. »

Or, ce même « cauchemar de comptable » semble s’appliquer aussi, selon Keynes, à ce que l’on appelle aujourd’hui la question éco- logique, en nous faisant idolâtrer les bénéfices que nous apporterait le progrès technique : « De même, considérions-nous, jusqu’il y a peu, comme un devoir de ruiner ceux qui cultivent la terre et de détruire les traditions ancestrales de la paysannerie si cela nous permettait de payer la miche de pain un dixième de centime moins cher. Rien n’échappait au devoir de sacrifier à Moloch et Mammon réunis, parce que nous croyions sincèrement que le culte voué à ces monstres nous ferait triompher du fléau de la pauvreté et conduirait sûrement et aisément la prochaine génération, grâce à l’intérêt composé, vers l’harmonie économique ».

Et de conclure : « Aujourd’hui, la désillusion l’emporte, non parce que nous sommes plus pauvres que nous l’étions [...], mais parce que beaucoup d’autres valeurs semblent avoir été sacrifiées et, plus encore, parce qu’elles semblent l’avoir été inutilement. Car notre système économique ne nous permet pas, en fait, d’exploiter toutes les possibilités de bien-être que nous offre le progrès technique ; il s’en faut d’une bonne marge, et nous en venons à penser que nous aurions pu utiliser celle-ci d’une façon plus satisfaisante ».

C’est en partie à la possibilité d’utiliser, ou d’orienter le progrès technique d’une manière « plus satisfaisante » que cette contribution est consacrée.

Du problème de la rareté au problème de l’abondance
Commençons par rappeler que chez Keynes, si la croissance économique demeure le meilleur moyen de lutte contre la pauvreté et le chômage, ce n’est pas dans le sens où l’on conçoit habituellement cette liaison entre le moyen et la fin. Dans les économies capitalistes « avancées », la pauvreté et le chômage ne viennent plus d’une rareté « objective » qui condamnerait une partie de la population à vivre démunie de tout. Nos économies ont en effet atteint le stade où la rareté a été vaincue (ou pourrait l’être, si les revenus étaient correctement répartis). Dès lors, la croissance n’a pas pour but de vaincre cette rareté « objective », qui n’existe plus... Pour Keynes, c’est au contraire cette victoire sur la rareté qui pose problème. À mesure que nos sociétés s’enrichissent, le désir d’épargner s’élève, ce qui soustrait en permanence une partie des revenus créés (en contrepartie de la production) à la dépense de consommation. On peut dire que notre enrichissement nous fait renoncer à consommer une partie croissante de ce que nous produisons. Si cette partie à laquelle nous renonçons n’est pas destinée à satisfaire d’autres « besoins » que la consommation, elle ne sera tout simplement pas vendue, et finalement elle ne sera pas produite. L’emploi qui en découle ne sera lui-même pas offert, ce qui ouvre à la possibilité du chômage. Or, ces « autres besoins », qui pourraient venir compléter la demande de consommation, ne peuvent venir que d’une demande de biens d’équipement (l’investissement). Il faut donc que cette demande de biens d’investissement compense en permanence notre renoncement à la consommation, pour fournir un débouché rentable à toute notre production. Mais le problème est que ces biens d’investissement sont forcément destinés, « tôt ou tard » (en aval) à produire encore davantage de biens de consommation. Et si nous continuons à renoncer à consommer une partie de ces biens, à quoi cela sert-il d’investir ? Eh bien, cela sert au moins à régler le problème des débouchés d’aujourd’hui... tout en aggravant celui de demain. Le but de la croissance (et de la croissance de l’investissement en particulier, qui tire l’ensemble de la production en fournissant les débouchés manquants) est de reporter le problème des débouchés dans le futur. Dans cette version un peu trop « standard » du keynésianisme, c’est à la seule condition de poursuivre indéfiniment cette course folle pour « repousser la crise des débouchés » que le plein emploi peut être assuré.

On peut comprendre ce qui va suivre comme une tentative pour convaincre que cette course folle peut être sérieusement « assagie », si l’on détend l’impératif qui pèse sur l’investissement d’avoir à croître aussi vite. C’est en effet ce que pourrait permettre la prise en compte de « contraintes écologiques » dans la production.

Notre argument principal est que les contraintes économiques d’un développement plus écologique passent essentiellement par des restrictions technologiques. L’effet de ces restrictions est de « brider » en partie le progrès technique, en amenant les entreprises, à travers les choix technologiques qu’elles jugent optimaux, à ralentir l’accumulation du capital par tête et les gains de productivité du travail qu’elle induit. La conséquence en est d’enrichir le contenu de la croissance en emplois. Si bien que la prise en compte de limitations technologiques au nom d’objectifs écologiques aurait finalement pour effet de diminuer le taux de croissance nécessaire à la création d’emplois... tout en produisant avec des technologies plus « propres ».

Contraintes écologiques et contraintes technologiques
Une économie plus respectueuse de l’environnement a des implications au niveau du processus de production et au niveau des biens produits. Du côté de la production, une croissance plus écologique requiert l’usage de techniques moins prédatrices de ressources non renouvelables, et moins génératrices de rejets polluants (première exigence : E.1). Du côté des biens produits, une économie plus respectueuse de l’environnement implique la mise sur le marché de biens moins polluants dans leur usage (E.2.1) et produits en moins grande quantité (E.2.2). Cela fait à première vue trois conditions à réunir pour assurer un développement plus écologique : des techniques de production moins gourmandes et moins polluantes, des biens moins polluants dans leur usage, et des biens produits en moins grande quantité.

En pratique, cependant, les deux premières conditions n’en font certainement plus qu’une lorsqu’on les examine du point de vue des « effets économiques qu’elles produisent ». La condition E.1 veut dire en effet qu’on limite la liste des technologies admissibles pour produire les biens. On peut parler à ce sujet de « restriction technologique ». La condition E.2.1. signifie, quant à elle, qu’on limite la liste des produits admissibles. On pourrait parler de « restriction de gamme de produit ». Or, ce dernier point n’est sans doute pas très différent d’une restriction technologique. En admettant qu’il existe toujours un substitut écologique aux services rendus par un bien de consommation quelconque, en remplaçant la production d’un bien polluant dans son usage par un bien rendant les mêmes services, mais moins polluant dans son usage, on se contraint simplement à produire ces mêmes services autrement : c’est donc au final une restriction sur la technologie admissible.

Autrement dit, poursuivre un développement plus respectueux de l’environnement implique essentiellement d’accepter des restrictions technologiques et/ou moins de croissance. En laissant provisoirement de côté la question de la croissance, on doit donc se demander quel serait l’effet de ces restrictions technologiques sur l’emploi.

La question devient dès lors assez simple : compte tenu de la limitation du « choix » offert aux entrepreneurs par la restriction du domaine des technologies admissibles, comment leur choix sera-t-il modifié, et comment cette modification agira-t-elle sur l’emploi ?

Contrairement à une certaine représentation néo-classique (qui domine aujourd’hui l’analyse économique), le choix des méthodes de production ne se présente pas comme un choix instantané dans « le grand livre des techniques », en fonction des prix des facteurs de production. Autrement dit, il ne s’agit jamais, en pratique, de choisir quelle est la combinaison de stock de capital et de travail qu’il est optimal de mettre en œuvre à un moment donné, compte tenu du prix relatif des deux facteurs (taux d’intérêt comparé au salaire réel). Le choix d’une technologie ne peut pas porter sur l’intégralité du stock de capital, hérité des décisions passées d’investir. Ce choix technique passe nécessairement, et uniquement, par l’investissement productif (l’augmentation ou le renouvellement partiel du stock de capital) et est indissociable du progrès technique. On change de technique de production par la mise en place de nouveaux biens capitaux qui incorporent les progrès techniques les plus récents. Le « grand livre des techniques » se réduit donc plutôt à un « petit manuel », que l’on peut décrire par la fonction de progrès technique de Kaldor [2].

Chaque entrepreneur fait face, au moment où il doit investir, à différentes options concernant le taux d’augmentation du capital par tête qu’il pourra réaliser, à travers les différents projets d’investissement qui se présentent à lui. Autrement dit, il peut « choisir » différents rythmes de substitution des machines aux hommes, dans la liste des projets d’investissement qui figurent dans « le petit manuel » des techniques nouvellement disponibles. L’intérêt de substituer du capital au travail se trouve dans les gains de productivité du travail (qui est une mesure du progrès technique) que l’on peut en attendre. Si l’on adopte la description de Kaldor, plus les entrepreneurs procèdent à un rythme élevé de substitution capital – travail, plus ils peuvent en attendre des gains importants en termes de productivité du travail... mais avec un effet qui se « tasse » continuellement.

Quelle que soit l’idée que l’on se fait de la manière dont un entrepreneur prend sa décision d’investir, cette décision revient de facto à « choisir » un assortiment : un rythme de substitution capital – travail (k), assorti des gains de productivité qui vont avec (a). On peut noter (k,a) cet assortiment qui résulte de la décision d’investir.

Muni de cette représentation du « manuel des techniques », on peut démontrer que si l’entrepreneur représentatif a pour objectif de maximiser le rythme de l’accumulation du capital sous réserve de ne pas compromettre sa rentabilité, il est amené à retenir comme valeur optimale du rythme de substitution du capital au travail la valeur (k*) qui engendre un taux de croissance de la productivité du travail juste égal à ce rythme de substitution du capital au travail. La décision portant sur la technologie aboutit donc à la sélection de projets d’investissement assurant : k=a. Pour suggérer en quelques mots la « rationalité » de ce résultat, on peut dire que les entrepreneurs poussent la substitution capital – travail jusque et tant que cette substitution peut être compensée, en termes de rentabilité, par les gains de productivité qu’elle engendre. Outre sa simplicité formelle, cette stratégie technologique a encore comme propriété remarquable d’assurer le maintien de la valeur du coefficient de capital K/Y au cours du temps, de sorte que capital et produit croissent au même rythme. Il n’est donc pas sans intérêt de s’appuyer sur ce résultat théorique, puisque la constance du coefficient de capital est un fait « stylisé » (observé) assez robuste dans l’histoire du capitalisme.

La question qui nous intéresse est simplement de savoir comment évolueraient ces choix technologiques dans un contexte où les possibilités techniques seraient restreintes à des technologies plus économes et moins polluantes. Quelles seraient les propriétés du nouvel assortiment (k1*, a1*) choisi ? Si l’on admet ce qui précède, et en particulier l’idée que les entrepreneurs visent l’accumulation du capital la plus rapide possible, sous réserve de ne pas dégrader la rentabilité, ils continueront de sélectionner des projets d’investissement tels que la productivité du travail qui en découle est égale au rythme de substitution capital – travail mis en œuvre. On aura donc ici aussi : k1*=a1* . Mais quels seront les niveaux respectifs de ces grandeurs par rapport au contexte précédent ? Un soupçon d’intuition économique devrait suffire à convaincre qu’ils seraient nécessairement plus faibles.

En effet, si l’on juge utile d’en passer par des restrictions technologiques, c’est que les techniques plus écologiques ne sont pas sélectionnées spontanément. Elles ne font donc pas partie des plus « productivistes » (celles qui « rapportent » le plus de gains de productivité pour un rythme donné de substitution de K à L). Pour chaque rythme de substitution capital – travail envisageable a priori (dans le « manuel des techniques »), les restrictions auront donc nécessairement pour effet d’éliminer du domaine de choix les techniques qui « rapportent » le plus de gains de productivité. Cela signifie, par exemple, que si les entrepreneurs continuaient de viser un rythme de substitution de K à L égal à k*, ils n’en retireraient plus des gains de productivité aussi élevés que a* . Ces derniers ne compenseraient donc plus, en termes de rentabilité, le coût en substitution capital – travail qu’il faut engager pour les obtenir.

On en déduit qu’après l’introduction des restrictions, si les entrepreneurs peuvent se reporter sur une autre technologie assurant l’égalité des gains de productivité et du rythme de substitution capital – travail (ce qui est leur objectif), c’est nécessairement pour des valeurs k1*=a1* plus faibles qu’avant l’introduction des restrictions. Ils ne peuvent plus en effet atteindre cette égalité avec le même rythme de substitution de K à L qu’avant (les techniques sont moins productivistes), et encore moins en augmentant ce rythme (si ce choix était accessible, ils l’auraient fait spontanément avant les restrictions).

Pour résumer ce point d’analyse un peu ardu : la restriction des possibilités technologiques visant à prendre en compte « la contrainte écologique » se traduit finalement par un ralentissement de la substitution du capital au travail en même temps qu’une diminution des gains de productivité du travail qui lui sont associés. La rentabilité du capital est toutefois maintenue (c’est précisément l’un des objectifs des entrepreneurs, et c’est en partie lui qui produit ce résultat) et le rapport entre le stock de capital et le produit se conserve dans le temps.

Notre objectif ici est de déduire les conséquences sur la croissance et l’emploi de la modification des choix technologiques des entre- preneurs.

Technologie et emploi
On peut poser la question de la manière suivante, puisque c’est sans doute sous la forme d’une inquiétude qu’elle se manifeste : le ralentissement des gains de productivité implique-t-il moins d’emploi ?

Il vaut la peine de faire remarquer, avant de dire comment il peut y être répondu en termes keynésiens, que l’on aura du mal à trouver une quelconque doctrine économique pouvant conforter cette inquiétude.

Dans la tradition néo-classique, en particulier, un ralentissement des gains de productivité se traduit uniquement par un ralentissement de la croissance du salaire réel, sans incidence sur l’emploi. L’existence d’un marché concurrentiel sur lequel le travail est censé s’échanger directement contre les biens produits garantit en effet que le salaire réel s’ajuste continûment de manière à assurer le maintien du plein emploi. Ce dernier est donc assuré (en théorie) en toutes circonstances et, en particulier, quelle que soit l’évolution des déterminants technologiques de la demande de travail. Un ralentissement des gains de productivité est certes mauvais pour la croissance et pour l’évolution du pouvoir d’achat des salariés (lequel augmente au rythme des gains de productivité du travail), mais il n’est pas porteur d’une « mauvaise nouvelle » sur le front de l’emploi. Il faut dire que dans cette doctrine, le plein emploi est presque « postulé », à partir du moment où l’on suppose un marché du travail concurrentiel. Rien de ce qui se passe par ailleurs dans l’économie ne pourrait venir mettre en cause ce résultat, pourvu que « ce qui se passe » ne remette pas en cause le caractère concurrentiel du marché du travail.

En analyse keynésienne, les choses iront encore mieux. Non seulement un ralentissement des gains de productivité ne saurait être une mauvaise nouvelle, mais c’est au contraire une bonne nouvelle, à la fois pour l’environnement et pour l’emploi. En effet, ce ralentissement implique seulement une diminution du taux de croissance, non pas de la production effective, mais de la production potentielle. La production potentielle est celle que nous pourrions obtenir si toutes nos possibilités techniques et toutes nos ressources (travail et capital disponibles) étaient utilisées à plein et avec le maximum d’efficacité, pour produire des biens. C’est donc le niveau de production (ou de croissance) qui permettrait d’assurer le plein emploi, compte tenu du rythme des gains de productivité du travail. Or, c’est justement son niveau « trop élevé » qui pose en permanence problème. Nous avons toutes les peines du monde, dans une économie capitaliste, à assurer la croissance de la demande effective au rythme de cette croissance potentielle, en sorte que la croissance effective parvienne à occuper toutes nos ressources disponibles, et en particulier le travail ! En bridant le progrès technique, les restrictions technologiques ralentissent le rythme de progression de cette croissance potentielle et diminuent en conséquence le niveau de croissance effectif qui est nécessaire pour assurer le maintien du plein emploi. Moins de gains de productivité c’est donc moins de croissance effective nécessaire pour assurer la croissance de l’emploi.

On peut encore formuler ceci plus directement : moins de gains de productivité du travail signifie que le « contenu en emploi » de la croissance augmente. Pour assurer 3 % de croissance du PIB lorsque les gains de productivité sont de 2 %, il suffit d’une augmentation de l’emploi de 1 %. Mais lorsque les gains de productivité sont réduits à 1 %, le même taux de croissance de 3 % génère une augmentation de l’emploi au rythme de 2 %. Vu dans l’autre sens, le ralentissement des gains de productivité diminue donc « le besoin de croissance » correspondant à l’exigence de maintenir ou créer un volume d’emploi donné. Les restrictions technologiques sont donc une bonne chose pour l’emploi... à moins qu’elles ne dégradent sérieusement les perspectives de croissance. C’est bien ce dernier point qu’il faut examiner.

Il importe de savoir, finalement, si le bridage du progrès technique et la croissance peuvent être tenus pour des éléments indépendants. Qu’est-ce donc qui détermine la croissance de la production en analyse keynésienne ? Conformément au principe de la demande effective, c’est le rythme de l’accumulation du capital qui détermine le taux effectif de croissance du produit. La crainte pourrait donc être que le ralentissement de la substitution du capital au travail se traduise par un ralentissement de l’accumulation du capital.

En analyse keynésienne, en effet, la croissance de la production n’est pas, comme dans la tradition néo-classique, « poussée » par la croissance des facteurs de production, elle est « tirée » par la croissance de la demande globale et, plus précisément, de la composante autonome de la demande : l’investissement. C’est l’accumulation du capital qui, en élargissant les débouchés, détermine la croissance de la production. Si tel est le cas, le ralentissement de la substitution du capital au travail n’est-il pas défavorable à la croissance de l’emploi, en ralentissant l’accumulation du capital et, en conséquence, la croissance de la production et de l’emploi ? On perdrait d’un côté ce qu’on aurait gagné de l’autre. On aurait besoin de moins de croissance pour assurer le maintien du plein emploi, grâce au ralentissement des gains de productivité, mais on aurait aussi moins de croissance, du fait du ralentissement de l’accumulation du capital induit par le ralentissement de la substitution du capital au travail. Mais il n’en est pas ainsi. La contrainte technologique représentée par la fonction de progrès technique de Kaldor ne détermine que le rythme de la substitution du capital au travail (k) et la croissance de la productivité qui lui correspond (a), mais nullement le rythme de l’accumulation du capital. Les exigences de rentabilité du capital ayant été prises en compte lors du choix technologique, le taux d’accumulation demeure déterminé par le taux de croissance anticipé de la production (qui induit le besoin de capacités supplémentaire) et la manière dont les entrepreneurs réagissent au taux d’utilisation constaté de leurs capacités de production [3]. En première analyse (et il s’agissait bien ici de proposer une première analyse), l’accumulation du capital et la croissance effective qu’elle entraîne possèdent donc une grande autonomie par rapport aux gains de productivité du travail... tant que le plein emploi n’est pas atteint.

Il pourrait certes se poser un problème de transition, dans l’hypothèse où le mouvement conduisant à introduire des restrictions technologiques ne serait pas coordonné au plan international. Si les salaires monétaires continuaient pour un temps à évoluer sur la lancée des gains de productivité antérieurs, la compétitivité extérieure des pays en avance dans cette nouvelle direction se dégraderait (les coûts salariaux unitaires augmenteraient relativement à leurs partenaires commerciaux). Mais l’ajustement du rythme de progression des salaires aux gains de productivité se fait assez bien à moyen terme, et tant qu’il reste un stock important de chômeurs, c’est plutôt la déflation salariale qui est à craindre.
En résumé, un meilleur respect de l’environnement se traduirait par un renforcement des contraintes technologiques impliquant un ralentissement de la substitution du travail au capital et de la croissance de la productivité. Le ralentissement de la substitution du capital au travail n’a pas d’effet sur le taux d’accumulation et le taux de croissance d’équilibre, qui demeure déterminé par la propension à épargner de la communauté, le taux de croissance anticipé, et la réaction au taux d’utilisation des capacités de production. De son côté, le ralentissement des gains de productivité signifie qu’il faut moins d’accumulation et de croissance pour assurer le plein emploi. Dans une perspective keynésienne, le souci de l’environnement est donc favorable à l’emploi.

Conclusion
Le but de cet article était de contribuer à réduire le fossé, dans une perspective keynésienne, entre les « amis du plein emploi » et les promoteurs d’un modèle de développement plus respectueux de l’environnement.

Dans l’opinion commune, le fossé ne serait pas mince. Les keynésiens seraient restés d’incorrigibles productivistes, même s’ils le sont au nom d’une bonne cause, celle du plein emploi. Leur procès est rapidement instruit sur la base de la relation supposée entre productivité, production et croissance : plus de gains de productivité, ce serait plus de croissance de la production et donc plus d’emplois.

Ce schéma de raisonnement, on espère l’avoir fait comprendre, est doublement fautif. Il contient d’abord une faute de logique. Si le ralentissement de la production était provoqué par un ralentissement de la productivité, ceci annulant cela, l’effet sur l’emploi serait nul.

Mais surtout, ce qui est à peine moins grave, la relation postulée entre productivité et production est absolument non keynésienne. Les gains de productivité ne déterminent que la croissance potentielle de la production, et non sa croissance effective. Conformément au principe de la demande effective, celle-ci est déterminée par la croissance de la demande et, plus précisément, de la composante autonome de la demande : l’investissement. Or, le rythme de l’investissement lui-même n’a pas de raison essentielle de souffrir de la diminution du rythme moyen des progrès de productivité que l’on peut en attendre. Ce sont seulement les choix technologiques qui sont modifiés, et dans un sens qui ne modifie pas le besoin de capital pour produire un montant donné de bien (conservation du coefficient de capital).

Non seulement donc, l’introduction de restrictions technologiques ne fait pas s’effondrer la croissance, mais surtout, elle diminue notre « besoin de croissance » pour assurer une progression de l’emploi donnée. Si bien qu’il y aurait finalement une sorte de « double dividende » écologique à l’introduction de restrictions technologiques. Si l’on considère que les dégradations de l’environnement (par les prélèvements en amont et les rejets en aval du système économique) dépendent à la fois de la manière dont on produit et de la quantité qu’on produit, les restrictions technologiques permettent à la fois de produire mieux (premier dividende) et de produire moins pour une même performance en termes d’emploi (deuxième dividende).


[1Toutes les citations de Keynes sont extraites de : Keynes, J. M. (1933). National Self-Sufficiency ; The New Statesman and Nation. Traduction française in Keynes, Pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard, 2002.

[2N. Kaldor, « Capital Accumulation and Economic Growth », in F. A. Lutz and D. C. Hague (eds), The Theory of Capital, Proceedings of a Conference held by the International Economic Association, London : Macmillan, 1965.

[3C’est ce que tentent de mettre au clair aujourd’hui les nouveaux modèles de croissance d’inspiration postkeynésienne. Cf. M. Lavoie, L’Économie postkeynésienne, Paris, La Découverte, 2004.