Interroger

par Entropia

« La première révolution industrielle s’est accomplie avec l’eau des Midlands anglais qui actionnaient les métiers à tisser », rappelle opportunément Alain Gras à ceux qui oublient parfois cette étape antérieure à la civilisation thermoindustrielle. Depuis, la préoccupation majeure du « sujet moderne » est l’accumulation de la puissance de l’énergie, et la terre n’est plus pour lui qu’un territoire à asservir. C’est cette mentalité devenue progressivement dominante qui explique, en particulier, pourquoi les avertissements du Club de Rome, publiés en 1972, ont été refoulés. Des catastrophes « éclairantes » nous permettront-elles de retrouver le sens de la mesure et de nous orienter vers la décroissance pressentie à la fois comme impossible et inéluctable ?

Face au changement climatique, Dominique Bourg, quant à lui, est partisan d’une décroissance drastique des flux de matière et d’énergie sans pour autant « ruiner le dynamisme de nos économies ». Il préconise une « économie de la fonctionnalité » et un plan de bataille impliquant des mesures fiscales et surtout une volonté politique fondée sur une éthique de sauvegarde collective. Un programme planétaire d’éradication du gaspillage est réalisable, mais il dépend du degré de dématérialisation auquel nous devons parvenir pour inverser une tendance insoutenable à terme. À la possibilité d’une quête éperdue des moyens offerts par la technique et l’économie, ne faut-il pas opposer une interrogation sur la finalité de toute action ?

C’est également la question que se pose Michel Dias pour que « la pensée demeure maîtresse de ses fins en s’attachant à la juste appréciation des moyens correspondants ». La pensée de la décroissance n’est pas technophobe, mais considère que le progrès technologique ne saurait être « le marqueur de la liberté humaine ». C’est un exercice collectif de jugement, un acte politique.

Les Wakonongo de Tanzanie n’en finissent pas d’enseigner à Michael Singleton la relativité de nos interprétations du monde et les pièges de l’ethnocentrisme. Des situations vécues lui ont apporté la preuve « qu’une technique ni ne naît ni ne croît en innocence de toute cause culturelle ». N’aurions-nous pas intérêt à comprendre que l’Afrique des villages « ne s’est pas arrêtée à mi-chemin entre la technologie néolithique et la technologie postmoderne, elle est descendue au terminus technologique qui lui permettait de rester maître de son destin local » ?

Yves Cochet a-t-il emprunté à l’Afrique cette immémoriale sagesse en titrant sa contribution : « Tout ce qui croît décroîtra » ? En tout cas, sa conviction est faite : « Si nous voulons conserver les valeurs cardinales de notre civilisation que sont la paix, la solidarité, la démocratie, nous avons peu à attendre de la technique », et seule une décroissance de notre empreinte écologique peut y parvenir. En familier des questions relatives aux énergies fossiles, et preuves à l’appui, il montre que la raison instrumentale de domination du monde n’est pas un modèle viable et que la technique peut aussi nous révéler la situation de « l’entente que l’humanité forme avec le monde ».

De cette « entente » malmenée, mais toujours présente Jean-Claude Besson-Girard se propose d’explorer certains aspects trop souvent négligés que sont, à ses yeux, les liens ambivalents et ambigus, depuis toujours, entre la technique et l’art. Ce qui le conduit à interroger, en objecteur de croissance, ce qu’il nomme « une négligence anthropologique », c’est-à-dire une détérioration des liens entre politique, technique et esthétique. Dégradation qui nous a entraînés dans l’impasse écologique et sociale présente.