.219 De la cécité volontaire...

Six remarques sur un éditorial du Figaro

par François BRUNE

LUNDI 29 JANVIER 2007. Après avoir souligné qu’avec le réchauffement climatique, personne ne peut plus nier le défi majeur auquel notre planète se trouve confrontée, l’éditorialiste poursuit et conclut :

« Une fois l’équation posée, le plus dur reste de la résoudre. Car le fléau de la détérioration de l’environnement est le corollaire direct du développement – et donc de l’amélioration des conditions de vie – de l’humanité (1). Si, partout dans le monde, l’on pollue davantage, c’est avant tout que l’on produit plus, parce que l’on consomme plus et que l’on transporte plus d’hommes et de marchandises. Des mesures importantes, comme la création du marché du gaz carbonique, ont été prises dans un certain nombre de pays pour brider cette fuite en avant. Mais tout le monde sait que, même à supposer que tous les États acceptent de s’y soumettre, ce qui a été entrepris à ce jour n’est pas à la hauteur du problème, loin s’en faut. Et à dire vrai, on ne voit pas, en l’état actuel des choses et de nos connaissances, ce qui pourrait stopper la machine infernale (2), sans remettre fondamentalement en cause le mode de développement même de nos sociétés, ainsi que leur organisation (3). Pour autant, il serait illusoire de prétendre gagner ce combat en s’appuyant sur cette seule approche restrictive, tout simplement parce qu’elle est inacceptable et n’a aucune chance d’être acceptée (4).

« La réalité, c’est que les discours catastrophistes, fixant des objectifs inatteignables, sont contre-productifs. Ce dont les opinions ont besoin, c’est d’une écologie du possible, concrète, qui contraigne sans bouleverser (5). Nicolas Hulot, Al Gore et Alain Juppé, par exemple, ont intégré cette dimension. L’exercice est difficile, mais c’est le rôle du politique de le rendre possible à force de conviction (6). »
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Cet éditorial est un document capital : il permettra à nos survivants, dans quelques siècles, de comprendre comment l’être humain, au XXIe siècle, parvenait à brandir d’une main le flambeau de la lumière tout en s’appliquant, de l’autre, un bandeau sur les yeux.

1. La détérioration de l’environnement est le corollaire direct du développement – et donc de l’amélioration des conditions de vie – de l’humanité. Le mot « corollaire » est ici judicieusement choisi : le « développement » s’accompagne de cette détérioration (c’est un dommage collatéral), il ne saurait en être la cause fondamentale. Quant à l’amélioration des conditions de vie, elle ne fait qu’un avec le développement (« et donc », dit le texte, faisant de cet énoncé un postulat). En d’autres termes, si l’on reprend la bonne vieille distinction philosophique entre la substance et l’accident : le développement est amélioration en soi, par essence ; il ne peut donc engendrer de « détérioration » de l’environnement que par accident. L’ennui, c’est que cet environnement est lui-même un élément substantiel des conditions de vie. En négligeant cela, l’auteur se dispense d’aller jusqu’au bout de la contradiction qu’il aurait dû énoncer ainsi : le développement ne réussit à améliorer nos conditions de vie qu’en les détériorant...

2. « On ne voit pas, en l’état actuel des choses et de nos connaissances, ce qui pourrait stopper la machine infernale ». Rien à redire, cette fois, à la logique de notre éditorialiste. Il a bien vu que « produire plus, transporter plus, consommer plus » ne fait, partout dans le monde, que polluer davantage. Il aurait pu poursuivre sa stratégie d’évitement du réel, en faisant passer des mesurettes pour « la » solution. Bien au contraire, il avoue l’impuissance de ceux qui voient, de ceux qui savent et de ceux qui dirigent : face à la gravité de la situation, il n’y a pas de machiniste susceptible de stopper la machine infernale ! Que faire alors ? freiner à toute berzingue, changer de cap, virer à 180° tant qu’il est encore temps ?

3. « Remettre fondamentalement en cause le mode de développement même de nos sociétés, ainsi que leur organisation. » Eh bien oui ! L’auteur le dit clairement : il n’y a de solution que radicale. Il faut remettre en cause le mode même de développement et l’organisation de nos sociétés. La fermeté de ce propos indique qu’on ne saurait se contenter d’une solution intermédiaire, nommée par exemple « développement durable ». On ne régule pas une machine infernale. La remise en cause doit être fondamentale. Or, c’est à l’instant où il parvient à cette conclusion que, sans doute effrayé par l’audace de son propos, notre édito fait soudain « machine arrière », mais pas tout à fait dans le sens qu’on attendait.

4. « Cette seule approche restrictive [...] est inacceptable et n’a aucune chance d’être acceptée. » Qu’arrive-t-il à notre auteur ? « Pour autant », dit-il. « Il serait illusoire » dit-il. Et voilà qu’ayant saturé son texte d’indices de constat objectif (c’est avant tout que, fuite en avant, tout le monde sait que, à dire vrai, état actuel des choses), il barre d’un trait de plume et déclare illusoire la conclusion logique où l’a mené la prise en compte de la réalité ! Pourquoi cette dénégation ? Parce que cette conclusion est « inacceptable ». Peut-on, devant la gravité d’une situation, récuser tout à coup la seule solution logique qu’on vient d’envisager ? Oui, car même si l’auteur l’acceptait, « elle n’a aucune chance d’être acceptée » (par qui donc ? par les multinationales ou par les citoyens ?). Nous touchons là le noyau dur de l’imaginaire du développement, ce schéma préétabli, cette « croyance » sans cesse réitérée qui rue dans les brancards dès que le réel la contrarie.

5. « Ce dont les opinions ont besoin... » Ce dont les opinions ont besoin, si l’on comprend bien, c’est d’être maintenues dans l’illusion de croire que des contraintes suffisent là où s’imposent des bouleversements. Paradoxalement, l’éditorialiste incrimine les discours catastrophistes qu’il oppose soudain à la « réalité », alors qu’il venait justement, en alléguant la catastrophe où nous conduit la « machine infernale », d’éclairer ses lecteurs ! Mais cette clarté avait quelque chose de si aveuglant qu’il valait mieux enfouir nos petites têtes dans le sol...

6. « Le rôle du politique [...] à force de conviction. » Pour justifier cette politique de l’autruche, l’auteur en appelle à une « écologie du possible », incarnée selon lui par N. Hulot, Al Gore et A. Juppé. Des modérés, des réformistes qui ne heurteront pas de front les opinions. Convenons avec lui que leur « exercice » sera bien difficile puisqu’ils n’auront que leur « force de conviction » à opposer aux déterminismes climatiques qui, eux, s’appuient honteusement sur les lois d’airain de la physique-chimie. Cet appel « politique » aux trois personnalités réformistes suscitées n’est-il pas, finalement, la pire façon de les disqualifier ?

Entre la simplicité volontaire et la cécité volontaire, choisis ton camp, camarade !