La dégradation du travail productif

par Paul ARIÈS

La question du travail interroge les objecteurs de croissance.

Quelle critique de l’idéologie du travail est-il nécessaire de déployer pour conforter notre théorie critique du productivisme ?

Suffit-il de dénoncer le travail aliéné pour rendre compte des cultures ouvrières centrées sur l’amour du travail bien fait et les sociabilités de métiers ?

Si l’on prend au sérieux le fait que la société économique n’aura bientôt plus besoin que de 20 % des humains quelle conception de la vie opposer à une société qui reste fondée sur l’identité salariale ?

Que peuvent opposer les objecteurs de croissance à nos amis altermondialistes qui se refusent à sauter le pas et à revendiquer des droits non liés au travail ?

La gauche, incapable de penser autrement le travail, ne rejoint-elle pas le syndicalisme salarial tout aussi impuissant à penser les nouveaux modèles de management fondés sur le harcèlement ?

L’entreprise hypercapitaliste n’est-elle pas cette mauvaise mère qui dévore toujours plus ses enfants ?

Comment refuser ces stratégies de psychologisation du lien salarial et cette casse des collectifs, si ce n’est paradoxalement en revendiquant une nouvelle logique de droits humains qui ne soient plus fondés sur le travail ?

En quoi l’adoption d’un revenu universel inconditionnel et l’extension de la sphère de la gratuité sont-elles aujourd’hui les piliers d’une politique de la décroissance pour libérer l’homme du travail aliéné ?

Le capitalisme s’en est pris aux hommes avant de s’en prendre aux produits : il a longtemps fabriqué salement des choses utiles. La tragédie du salariat est une longue histoire de dépouillement. Nous en avons retracé, dans Harcèlement au travail ou nouveau management [1], les principales séquences, de l’artisanat à la manufacture, puis de la manufacture à la grande usine. Nous en avons montré les théories à travers l’exposé des modes de gestion : du fayolisme au taylorisme puis du fordisme au toyotisme. Les nouveaux modes de management par l’affectif vont encore plus loin, puisqu’ils visent à confondre le Travail et le Capital.

Le travailleur fut dépouillé de ses instruments de production. Il fut dépouillé du produit de son travail. Il fut dépouillé d’une part essentielle de la valeur produite par son travail. Il fut dépouillé de son identité professionnelle et de sa culture de métiers. Il fut dépouillé de son langage, de ses solidarités, de ses collectifs. Il est dépouillé, aujourd’hui, du sens même de son travail puisqu’on continue à lui faire croire que sa force de travail serait indispensable au système et qu’elle justifierait son salaire, alors que ce travail n’est imposé que pour le maintenir dans la sujétion.

Nous resterons incapables de reconstruire un nouveau projet de société, conforme à la réalité environnementale du monde, mais aussi aux aspirations humaines les plus profondes, si nous nous contentons de répéter les mêmes banalités sur le travail perdu. L’enjeu est non seulement d’interroger la signification actuelle du travail, mais de repenser les activités humaines à l’échelle de la vie.

Le discrédit sur le travail productif
La dégradation du travail productif passe par une série de facteurs : la casse des identités professionnelles et des structures de métier, le développement de la précarité (via la multiplication des contrats atypiques), la déqualification rampante des personnels et la baisse relative des salaires, le chômage de masse, etc. Cette dégradation apparaît cependant encore plus forte dans le monstrueux discrédit jeté sur toute activité productrice. Tout travail productif devient haïssable à force d’être modernisé. Nous sommes à des années lumière du carcan de l’amour du travail bien fait : il ne rend en effet heureux qu’un salarié sur quatre [2]. Non seulement nous sommes une société de travailleurs sans travail, mais ceux qui en possèdent un s’y ennuient fermement... Sa seule justification reste la consommation qu’il rend possible. Encore le salaire n’est-il plus la base principale du revenu : selon sa classe, on vit de ceux du capital ou de la redistribution.

Le discours sur le travail libérateur est lui aussi décrédibilisé. Comment comprendre que des générations aient pu travailler et aimer leur travail sans aucun enrichissement matériel en retour ? Étaient-ils simplement des brutes épaisses élevées à la dure, totalement aliénées et complices de leur propre exploitation ? Méfions-nous des raccourcis qui empêchent de comprendre...

L’hymne chanté à la gloire de la « fin du travail » (Jeremy Rifkin) n’est-il pas le summun de ce discrédit, dans la mesure où c’est l’histoire elle-même qui est censée condamner le Producteur ?

Peu importe que la réalité soit toute différente : que le nombre de salariés ne cesse d’augmenter, que la tendance à la prolétarisation se confirme chaque jour un peu plus, à l’échelle planétaire ! Le producteur, déjà interdit d’images (quid des ouvriers dans notre production cinématographique ?) se trouve aussi interdit de futur.

Cette thèse de la fin du travail est certes un mythe démobilisateur, puisqu’elle légitime la fin d’un certain type de travail relativement qualifié, doté d’un statut et d’une éthique, mais c’est aussi et d’abord un mythe fondateur de la société hypercapitaliste [3].

La fonction d’un mythe est de dire une partie de l’indicible en laissant entrevoir ce que même les (hyper)capitalistes ignorent. Le capitalisme a fait du travail sa religion et a voulu y voir non seulement l’essence de l’humanité, mais la condition de sa liberté. L’hypercapitalisme n’aura bientôt plus besoin de ce mythe, car le travail y est de moins en moins la source principale du profit et il n’a plus la capacité d’offrir à chacun un emploi productif. L’explosion du travail précaire qui concerne 75 % des emplois créés est une façon de camoufler le chômage, tout comme l’allongement de la scolarité ou la multiplication des stages. Daniel Cohen l’a amplement démontré : la société a de moins en moins besoin de travail pour créer toujours plus de richesses [4]. En un siècle, le temps de travail a été divisé par deux : compte tenu de l’espérance de vie, nous y passons 10 % de notre vie éveillée.

Cette crise du travail explique le retour en vogue de Gabriel Tarde au sein du patronat et dans les rangs de la critique sociale [5]. On explique que la source de la création de valeur ne serait pas (ou plus) le Travail ou le Capital, ni même l’utilité, mais « l’invention » et « l’association », bref, l’économie immatérielle. Grâce à la mécanisation et à l’automatisation, la contribution de l’homme à la production serait devenue infime : son activité serait principalement cognitive, puisque la nouvelle division du travail aurait besoin des cerveaux humains pour contrôler les machines. Un ouvrier sur deux n’utilise-t-il pas déjà un poste informatique ? Les machines chez McDo ne sonnent- elles pas pour informer l’équipier que la « viande » est cuite ou le gobelet rempli ?

Cette thèse nous semble largement contestable : d’une part, le travail humain a toujours été en partie cognitif (au moins depuis qu’existent des outils) ; d’autre part, elle sous-estime la part de savoir incluse dans les savoir-faire traditionnels ; enfin, elle surestime la place de l’intellect au sein des nouvelles procédures de travail, y compris dans le champ intellectuel.

Le nouveau capitalisme poursuit son effort de rationalisation, qui n’est rien d’autre que l’assujettissement de tout travail vivant. Le développement de la « servuction [6] » en est un bon exemple, puisqu’il s’agit de traiter de la même façon les interactions humaines (le service) et la transformation de la matière. On produit de l’accueil comme autrefois on serrait des boulons. La « taylorisation du sourire » n’est pas une avancée de l’intellect, mais bien une façon de limiter, par avance, toute subjectivation. La majorité des emplois créés sont des postes peu qualifiés : ce n’est pas un hasard si l’OCDE donne comme paradigme des emplois du XXIe siècle celui de remplisseur de distributeurs automatiques.

Ce discours managérial dupe pourtant certains opposants. Ainsi Jean Zin voit-il dans la figure du commercial le signe de cette heureuse modernité qui annoncerait la fin du travail aliéné : « Il faut désormais séduire, il ne suffit pas de faire. La mobilisation de la personne est totale, mais, du coup, c’est un véritable rapport humain qui n’est plus le simple rapport d’objet à objet d’un service anonyme. Chacun est là dans l’intérêt de l’autre mais doit y être sans réticences ni dénigrement [...] Cette dimension commerciale du salariat qui l’assimile déjà à l’artisanat ou aux professions libérales, est contradictoire avec les liens de dépendances hiérarchiques et contient la décomposition de son statut [7]. »

Le système capitaliste ne peut cependant se passer du mythe du travail productif et libérateur sans courir le risque de réveiller un imaginaire et donc des forces sociales qui le déborderaient. Chaque thèse du double discours ambiant exprime la moitié de la vérité : Jeremy Rifkin a raison d’annoncer la fin du travail, mais Robert Castel n’a pas tort de lui opposer l’augmentation sans précédent du nombre de salariés (80 % de la population active).

Le travail, source d’exploitation ou facteur de domination ?
La fin annoncée du travail n’est pas la fin de tout travail, mais seulement d’une certaine fonction du travail dans la société. Non seulement le travail n’a pas toujours été au centre de la vie, mais il fut longtemps associé à d’autres fonctions que la production.

Les moines y virent une façon de se faire l’égal du créateur. L’apologie du travail dans la théologie chrétienne est d’ailleurs récente, comme en témoigne le fait que la création divine fut longtemps considérée comme une œuvre (opus) et non comme un travail (labor). L’esclavage sous l’Antiquité sera une forme de domination beaucoup plus que d’exploitation économique. Il ne changera de nature qu’avec la découverte du Nouveau Monde. Le marché du travail libre, qui devait conduire au salariat puis au capitalisme, fut d’ailleurs initialement inventé par les esclaves qui voyaient là une façon de lutter contre l’esclavagisme lui-même [8]. Seul le capitalisme parviendra à rendre tout travail producteur de valeur via l’exploitation économique [9] : on paye au travailleur un salaire qui lui permet de vivre, mais on le fait travailler (produire) bien au-delà de ce strict nécessaire.

Le travail tend à redevenir toujours plus, aujourd’hui, un moyen de domination et de (re)production à l’identique de la société. Non seulement le travailleur a appris à refuser sa force de travail en développant des stratégies de contournement et de sabotage, mais il a incontestablement pris goût à la réduction du temps de travail. Une étude du département de la Santé américain évalue à 40 % les pertes de productivité dues à l’absentéisme et au coulage. C’est pourquoi l’on ne cesse d’inventer de nouveaux modes de management pour lui arracher son implication (sa force de travail). Pour cette même raison, on voudrait aussi en finir avec l’idée que la réduction du temps de travail serait Le Grand Espoir du XXe siècle, selon le titre de l’ouvrage de Jean Fourastié publié en 1989 [10].

Ainsi, malgré la crise du travail, nous ne sommes pas prêts de vivre dans une vraie société de loisirs (otium en latin, scholè en grec), condition pourtant indispensable à la qualité de citoyen. Non seulement il faut maintenir les gens au travail coûte que coûte, mais il faut également organiser les loisirs sur le mode industriel [11]. Pour Herbert Marcuse, la réduction du temps de travail était néanmoins la seule solution pour sortir du malaise dans la civilisation car elle mettrait fin à la répression instinctuelle [12]. Il n’est que temps de redécouvrir Paul Lafargue et son Droit à la paresse.

Pourquoi la division du travail ?
L’hypothèse que le travail fut toujours autant, sinon davantage, un instrument de domination que d’exploitation permet de reconsidérer la division du travail (et aussi les réactions syndicales). Cette dernière fut et reste davantage un but en soi qu’un moyen. L’essentiel est toujours de diviser pour mieux régner.

Hegel avait donc raison : il n’y a rien qui soit « réel » dans la division du travail. Nous avons été victimes de l’économisme, ce qui nous a conduits à privilégier l’utilitarisme contre l’imaginaire de classe et la recherche de la domination. Nous avons cru que le principal était l’augmentation de la productivité, alors que l’essentiel restait la haine de classe.

Georges Friedmann avait donc bien vu les choses : la division du travail sert d’abord à séparer l’homme – le travailleur – de son humanité. Il faut relire La Direction scientifique des entreprises (1912) de Taylor pour redécouvrir ce que l’on a volontairement refoulé.

Le taylorisme n’est pas d’abord une organisation scientifique du travail d’où résulterait accidentellement le « travail en miettes [13] », mais la volonté d’en finir avec l’autonomie des travailleurs, avec leurs vieux métiers fondés sur le règne de l’empirisme, sur le coup d’œil, le coup de main, le geste sûr, les secrets de fabrication, etc.

Le taylorisme fut d’ailleurs condamné par une Commission d’enquête parlementaire américaine qui siégea entre octobre 1911 et février 1912 : on lui reprocha d’être un système destructeur des identités collectives et de toute forme de solidarité entre salariés. On lui reprocha aussi de promouvoir un système dans lequel l’homme cultivé (le bon travailleur) n’aurait plus de place. Faut-il rappeler que les Chevaliers du Travail (ancêtres de l’AFL) refusaient, au départ, l’adhésion des ouvriers non qualifiés ? L’objectif est clair : il s’agit de faire de l’ouvrier le spectateur de son propre travail après l’avoir exproprié de son savoir-faire. Ce ne sont plus les ouvriers qualifiés que le système veut comme travailleurs, mais ces masses illettrées à peine sorties de l’esclavage (les premiers OS seront les anciens esclaves venus du Sud esclavagiste et foncièrement heureux de leur nouveau sort). Taylor se défendra en expliquant que les ouvriers qualifiés pourront aller travailler dans des secteurs non encore rationalisés. Il justifiera son système par la nécessité de contourner la résistance des ouvriers, prêts à tout plutôt que d’accroître les cadences.

Sa vie entière sera consacrée à cette recherche d’une discipline de fer. Le taylorisme est donc, avant tout, une vision de l’humanité. C’est l’idée d’un monde divisé entre deux types d’humains avec, d’un côté, « l’homme-bœuf » et, de l’autre, le « petit surhomme » : « L’une des toutes premières aptitudes requises d’un homme capable de faire de la manutention [...] est d’être si bête et si flegmatique que sa tournure d’esprit le rapproche davantage d’un bœuf que de toute autre chose. Un homme qui a un esprit alerte et intelligent est pour cette raison même totalement inapte à assumer l’écrasante monotonie de ce genre de travail [14] ».

Les ouvriers sélectionnés étaient entraînés à respecter les ordres. La sélection privilégiait les gros chevaux balourds et obéissants : « Tu feras exactement du matin au soir ce que cet homme (le chronométreur) te dira demain. Quand il te dira de soulever une gueuse et de marcher tu soulèveras et tu marcheras ; et quand il te dira de t’asseoir et de te reposer, tu t’assiéras. Tu feras exactement cela toute la journée. Et de plus, pas de discussion. Un bon ouvrier fait exactement ce qu’on lui dit et ne discutaille pas. Compris ? »

Le fondement de la pensée taylorienne n’est donc pas économique, mais politique (au sens d’une conception du monde), sinon pathologique. Il existe d’ailleurs un lien évident entre la quête de l’ordre de Taylor (industriel ou pas) et son éducation religieuse. Sa famille appartiendra longtemps au mouvement fondamentaliste quaker (« trembleur » en anglais), qui doit son nom à la peur de Dieu. On aura une bonne idée de sa psychologie en se souvenant qu’encore adolescent, ayant constaté qu’il rêvait (activité bien peu rationnelle) lorsqu’il dormait sur le dos, il inventa une sorte de harnais, fait de sangles et de coins en bois, qui lui compressait le dos et le réveillait lorsqu’il se retournait dans son sommeil.

Taylor ne fait malheureusement pas exception. Frederick Herzberg, véritable gourou du management moderne, auteur fétiche des étudiants de cette discipline, professeur de psychologie industrielle, oppose aussi deux types d’humains. Certains vivraient dans le mythe d’Adam et considéreraient le travail comme une chose mauvaise, à éviter. D’autres vivraient du mythe d’Abraham et se feraient l’égal de Dieu en travaillant [15].

La fin du travail productif
L’évolution des techniques semble éliminer l’homme dans tous les domaines. Le pire n’est peut-être pas le chômage, mais le mésusage : ainsi ces salariés qui ont le sentiment de n’être jamais écoutés, ces jeunes surdiplômés auxquels on ne réserve que des boulots déqualifiés, ces personnes qui voudraient travailler à quelque chose de socialement utile et qui ont la sensation de gâcher leur vie, etc.

Le dieu-travail est devenu une sorte de dieu saturnien dévorant ses enfants : après la fin des paysans, on ne cesse d’annoncer celles des ouvriers, des enseignants, des caissières, des cadres moyens, etc. Pourquoi maintenir des bataillons de salariés, puisqu’on peut trouver ailleurs une main d’œuvre aussi compétente, mais moins rémunérée et vindicative, puisqu’on sait aussi produire tout autant de richesses avec beaucoup moins d’emplois, puisque l’investissement financier l’emporte systématiquement sur l’investissement productif en terme de volume et de rendement ? La vague des licenciements boursiers n’a donc rien de provisoire. Le travail n’est plus la référence principale au niveau des processus de production, ce dont témoignent de multiples faits comme l’augmentation de l’automatisation de la production, la domination croissante du travail abstrait sur ses formes concrètes, la déqualification à l’œuvre dans la majorité des métiers qui conduit l’OCDE à envisager un processus de déscolarisation massif, le report systématique à la périphérie (sous-traitance dans des PME ou délocalisation dans des pays pauvres) du travail le plus productif, la généralisation de nouveaux systèmes comptables qui ne sont plus centrés sur la notion de valeur ajoutée, la désaffection pour les études de contrôle de gestion au profit du marketing et de la finance.

Le travail, qui a perdu sa centralité dans le processus de production, le perdra aussi dans la vie individuelle et collective. L’augmentation du chômage, qui touche déjà 6,5 % de la population active mondiale (davantage dans les pays du Sud) est bien sûr l’aspect le plus connu de cette crise du travail productif. D’autant plus que la situation des jeunes est pire encore. Bien que mieux « formés », la moitié des sans-emploi ont moins de 24 ans. Entre 1975 et 1995, le chômage n’a cessé d’augmenter en France, tandis que le PIB progressait de 70 % durant la même période.

Mais plus que le chômage (qui peut être provisoire) c’est la précarité généralisée qui désinstitue le monde du travail. Cette rupture du lien entre travail et production (ou entre travail et consommation) est de plus en plus vécue subjectivement : on ignore où et comment sont fabriqués les biens que l’on consomme et l’argent de cette consommation ne provient que partiellement du travail en raison notamment de la redistribution sociale. Le travail est de moins en moins une valeur essentielle de la vie quotidienne et n’est plus l’ingrédient principal du lien social [16].

Cette rupture est théorisée par les tenants et les adversaires du système. Daniel Cohen annonce, en 1997, au titre de la Fondation Saint- Simon, la troisième révolution industrielle tueuse d’emplois [17]. Il ne restera bientôt que des « jobs » de service aux personnes c’est-à-dire, le plus souvent, le retour de la domesticité. Jacques Robin explique que le capitalisme, en changeant de nature, aurait moins besoin de travail pour assurer sa valorisation. L’activité humaine ne pourrait donc se développer à terme qu’en dehors de la sphère de la valorisation capitaliste, en dehors du travail-emploi. Nous serions tous des chômeurs en puissance.

Pourquoi, dès lors, ne pas officialiser la rupture de ce lien en généralisant, par exemple, un revenu universel inconditionnel ? Pourquoi ne pas inventer un nouveau projet pour une civilisation des loisirs adaptée aux mutations technologiques et économiques ? Pourquoi continuer à culpabiliser les chômeurs et à faire la chasse aux soi- disant faux demandeurs d’emplois pour leur imposer des activités ? Pourquoi ne pas passer tout de suite aux 32 heures en quatre jours ?

La réponse n’est pas de nature économique, mais politique. Les gouvernements de droite comme de gauche font feu de tout bois pour éviter que ne se réalise la dangereuse prévision de Hannah Arendt : la « société de travailleurs sans travail [18] ».

Le travail est dans notre société d’hyperconsommation de moins en moins considéré comme une force productive, mais comme une fonction permettant d’accéder à une reconnaissance sociale, à un statut (y compris pour le versement d’aides sociales). L’hypercapitalisme préfère développer des « faux emplois », plutôt que de tirer les leçons de ce découplage du travail et de la production afin de maintenir dans la sujétion (certains diraient faussement dans la « citoyenneté ») des millions de travailleurs devenus inutiles. Voilà pourquoi il faut faire travailler à tout prix les chômeurs ou les occuper dans des stages, voilà pourquoi la bonne société se repaît de la figure du « bon pauvre » comme le SDF-vendeur de journaux. La Grande-Bretagne de Tony Blair a paradoxalement recruté 900000 chômeurs dans la fonction publique et les associations caritatives ; en Suède, où le taux de chômage officiel n’est que de 5 %, on compterait, selon les syndicats, 20 % de chômeurs véritables en tenant compte des stages de réinsertion, des arrêts maladies, des préretraites, des rentes d’invalidités, etc. Occuper « utilement » les gens revient souvent à les occuper servilement, afin notamment de les maintenir sous pression pour faire taire les revendications et pour éteindre l’esprit de révolte. Même à contre-emploi, l’idéologie du travail sert à entretenir la soumission à l’autorité, le sens de la hiérarchie et de la discipline, bref, à maintenir la légitimité d’un ordre social injuste [19].

Le débat sur le contrat de travail à durée indéterminée est central. Le contrat de travail est la forme qu’a prise historiquement la subordination du salarié, la mise en équivalence (donc en concurrence) des personnels, c’est en somme le triomphe de l’hétéronomie. Il faut cependant défendre le CDI face à la précarité, car le capitalisme qui utilise le travail pour augmenter le capital le fait dans des conditions nouvelles de domination-exploitation. Le CDI reste plus bénéfique au salarié que le CDD ou l’intérim : non seulement il permet un partage plus avantageux de la valeur ajoutée mais aussi un taux de syndicalisation plus fort.

La disparition d’un monde
Le mode de production n’est plus l’instance économique principale, comme le prouve chaque jour la grande distribution en imposant ses diktats aux fabricants et aux producteurs... Qui pouvait penser que le commerçant deviendrait plus puissant que l’industriel, que Leclerc l’emporterait sur Renault ?

Avec l’univers de la production, un monde entier a disparu : tout un univers tissé de comportements et d’imaginaires anciens. La France perd chaque année 20000 exploitations agricoles, alors que nos tables vomissent leur junkfood et leurs vins de cépage. Serait-il possible de choisir de n’y voir qu’une pure coïncidence ? Que sera notre alimentation lorsqu’il ne restera plus que 200000 agri-managers, selon les prévisions de certains experts officiels ? Faut-il rappeler que dans toutes les sociétés traditionnelles, 80 % minimum des humains étaient des travailleurs de la terre ? L’industrialisation de l’agriculture a provoqué la baisse des prix agricoles et l’exode rural. Mais quel secteur pourrait aujourd’hui servir de déversoir pour des millions de travailleurs au chômage ?

Les autres secteurs ne valent en effet guère mieux : après avoir tué le maître dans la tête des enfants et des parents, le capital pourra librement organiser une école sans profs et sans culture... La scolarisation de masse s’y fera par télé-enseignement.

Ce discrédit a porté d’abord sur le monde paysan auquel des générations ont appris à accoler des images dépréciées. Ne fallait-il pas être rustre pour supporter ce labeur abrutissant ? Peu importe que cette vision soit totalement erronée et qu’au regard des canons mêmes de notre société industrielle et rationnelle l’agriculteur soit, au contraire, un parangon de la modernité, il fallait, pour que cela colle, que « la fin des paysans » soit scellée [20].

Ce discrédit a porté ensuite sur le monde ouvrier : a-t-on assez réfléchi à ce que signifie le passage de la figure du prolétaire, dont on attendait la Révolution et le Bonheur sur Terre à celle du « bauf » de Cabu, véritable incarnation d’une sous-humanité ? Qui ne s’est pas moqué de « l’amour du travail bien fait », facilement dénoncé comme le summum de l’aliénation ? Qui ne s’est pas gaussé de ce lien charnel des mineurs avec leur puits et ses catastrophes ?

On espérait tout des milieux populaires... On se moque désormais ouvertement de leur culture politique, mais aussi intime. Le socio- logue François de Singly a raison : « Tout se passe comme si la renégociation des rapports entre les sexes s’était opérée sur le dos des milieux populaires. La valeur physique des ouvriers – leur seule richesse – tout comme la valeur ménagère des femmes au foyer du peuple ont servi de repoussoirs conjoints aux hommes et aux femmes des milieux de cadres modernistes [21]. »

La façon dont la gauche se positionne face aux banlieues est exemplaire. Il y a vingt ans, le parti socialiste fondait SOS racisme. Aujourd’hui les cités ne souffriraient plus d’abord d’exploitation et de la mise à l’écart de la République mais... de machisme. La gauche soutient donc le mouvement Ni putes ni soumises.

Notre modernité a mis à mort le couple prolétaire/populaire. Cette dévalorisation porte naturellement sur les métiers manuels. Il faudrait être un cancre pour échapper au corset du bac général. Ni les salaires ni l’intérêt du travail ne sont nécessairement en cause, mais l’image qui colle à la peau de ceux qui produisent, de ceux qui se coltinent avec les résistances multiples de la matière. Mieux vaudrait être équipier dans un fastfood que cuisinier... On manque de vrais professionnels, mais McDo peut faire son marché.

Le discrédit atteint aujourd’hui le secteur tertiaire. Qui aspire encore au bonheur laborieux des cols blancs ?

Quant à la figure du fonctionnaire, il ne resterait, nous clame-t-on, que des marginaux pour se complaire dans cette bassesse. Seul l’enseignant a sans doute plus mauvaise presse que le postier. On le jalouse pour ses éternelles vacances et ses congés-maladie, on le soupçonne de ne pas en faire lourd et de le faire mal... Il faut dire que dans cette époque de mépris généralisé de la culture, la fonction de transmettre des connaissances dénote sacrément... On manque aussi de médecins, de sages-femmes et d’infirmières. Peut-être faudrait-il regarder du côté du marketing pour trouver des gens radieux totalement en phase avec notre belle modernité ? Qui oserait imaginer un monde peuplé de VRP et de technico-commerciaux ? Leurs valeurs ne sont-elles pourtant pas déjà au pouvoir ?


[1Lyon, Golias, 2002.

[2Christian Baudelot et Michel Goliac (sous la direction de), Travailler pour être heureux ?, Paris, Fayard, 2003.

[3Robert Castel, « La fin du travail, un mythe démobilisateur », in Le Monde diplomatique, septembre 1998.

[41 Daniel Cohen, Trois leçons sur la société postindustrielle, Paris, Le Seuil, 2006.

[5Gabriel Tarde (1843-1904), ancien magistrat, professeur au Collège de France, fondateur de l’économie psychologique contre le courant de l’économie politique, principal adversaire d’Émile Durkheim.

[6Éric Langeard, Pierre Eiglier, Le Marketing des services, Paris, Édiscience-international, 1996.

[7Jean Zin, « Les évolutions de la production », in blog de l’auteur http://perso.orange.fr/marxiens/politic/composit.html

[8Yann Moulier-Boutang, De l’esclavage au salariat, Paris, PUF, 1998.

[9Dominique Méda, Le Travail, une valeur en voie de disparition ?, Paris, Aubier, 1995.

[10Jean Fourastié, Le Grand Espoir du XXe siècle, Paris, Gallimard, 1989.

[11Paul Ariès, Disneyland, le royaume désenchanté, Lyon, Golias, 2001.

[12Herbert Marcuse, Éros et civilisation, Paris, Minuit, 1963.

[13Georges Friedman, Le Travail en miettes, Paris, Gallimard, 1956.

[14Frederic Taylor, cité par Michel Pouget, in Taylor et le taylorisme, Paris, PUF, 1998.

[15Frederick Herzberg, « Une fois de plus, comment motivez-vous vos employés ? », in Revue des affaires, Harvard, octobre 1987.

[16Jacques Robin, « Repenser les activités humaines à l’échelle de la vie », in Le Monde diplomatique, mars 1997.

[17Daniel Cohen, La Troisième Révolution industrielle, note de la Fondation Saint- Simon, janvier 1997.

[18Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Paris, Pocket, 2002.

[19Christophe Dejours, Souffrance en France, la banalisation de l’injustice sociale, Paris, Le Seuil, 1998.

[20in Esprit.

[21François de Singly, « Les habits neufs de la domination masculine » in Esprit, novembre 1993.