Décroissance, plein emploi et sortie de la société travailliste

par Serge LATOUCHE

« Le système économique produit des richesses croissantes avec une quantité de travail décroissante. Mais il refuse de redistribuer le travail de telle sorte que tout le monde puisse travailler moins et mieux, sans perte de revenu. Il préfère qu’une partie de la population travaille à plein temps, qu’une autre partie soit en chômage et qu’une troisième partie, de plus en plus nombreuse, travaille à temps réduit et à salaire réduit. »
André Gorz [1]

« Changer la vie », slogan des socialistes en 1981, ne sera pas à l’ordre du jour pour l’élection de 2007. Est-ce en préconisant de renouer « avec une croissance plus forte » pour « sortir la France de l’atonie économique [2] » qu’on va réenchanter le monde ? C’est plus que douteux... Il est loin le temps où André Gorz pouvait écrire : « La semaine de trente heures [...] est l’objectif de la plupart des syndicats et des partis de gauche européens. [...] Sur ce point, (la nécessité et le caractère souhaitable de la RTT), ajoutait-il, l’accord est à peu près général [3]. » Il l’était peut-être encore en 1991, il ne l’est plus aujourd’hui.

La brutalité du grand bond en arrière social, engendré par la mondialisation, a amené les « politiques », par souci de réalisme, à enfouir dans leur poche leurs projets de « changement » pour revenir aux questions urgentes sinon importantes. La gauche « altermondialiste », qui rêve d’un autre monde possible, va-t-elle récuser la société travailliste et de croissance ? Ce n’est pas sûr. En effet, pour l’économiste keynésien « altermondialiste » Christophe Ramaux, sans relance de la croissance et de la consommation, la réduction du temps de travail (solution généralement attribuée aux « décroissants ») ne suffirait pas à restaurer le plein emploi [4]. La nostalgie de l’économie de plein-emploi des Trente glorieuses semble l’emporter sur l’idéal de la démocratie écologique.

La question de l’emploi dans l’optique d’une politique de décroissance est fondamentale, mais, derrière la divergence de stratégie politique, sont fondamentalement en question la sortie de la société travailliste et la philosophie sociale, voire socialiste, de la décroissance.

Relance ou réduction du temps de travail
Comme la plupart de nos collègues d’ATTAC, Ramaux procède à une analyse rigoureuse, que nous partageons totalement, des causes du chômage. Son objectif primordial est « une politique pour le plein-emploi – un plan pour la réduction de moitié du chômage en cinq ans et le plein-emploi à l’horizon de dix ans ». Les partisans de la décroissance peuvent être éventuellement d’accord avec cet objectif, mais pas avec le moyen qui, en effet, « passe prioritairement par une relance de la consommation des ménages [5] ». « Les politiques économiques de soutien à l’activité [6] » nous posent également problème. Dans la vision keynésienne de l’auteur, l’emploi « dépend du niveau de la croissance [7] » en toutes circonstances, et la liaison croissance-emploi constitue le socle dur de l’argumentation. « Dès lors que la croissance s’installe quelque peu dans la durée, insiste-t-il, les entreprises recommencent à recruter sous forme d’emplois “typiques” [8] ». « Le problème est bien celui du défaut de croissance dans certains pays, en particulier ceux de la zone euro [9]. » Conclusion logique : depuis la fin des années quatre-vingt, le principal blocage à la croissance (et donc à l’emploi) serait à chercher dans « l’atonie de la consommation [10] » et non dans un quelconque changement du système (découplage croissance/emploi).

Certes, reconnaît-il, la réduction du temps de travail (RTT) peut aider à résoudre le problème de l’emploi, mais elle ne peut suffire. « Un rapide calcul » permet de disqualifier la réduction du temps de travail comme unique solution. Celle-ci devrait être telle (6,5 heures hebdomadaires !) que ce ne serait pas réaliste. Les patrons, l’Europe ne voudraient pas, ni les syndicats qui préfèrent les hausses de salaire pour faire face aux difficultés de la vie quotidienne. Les 35 heures ont rendu « la croissance » plus riche en emplois [11], mais il ne faut pas trop en attendre. Sans « relance » de la croissance, la réduction du temps de travail ne suffirait pas à restaurer le plein emploi. À preuve, les 35 heures ont créé 400 000 à 500 000 emplois alors que, entre 1997 et 2001, la croissance en a créé deux millions. « Les données sur longue période attestent que c’est bien le niveau de la croissance qui supporte l’essentiel du soutien à l’emploi [12]. » C’est bien possible, mais les données environnementales, elles, nous démontrent que persévérer sur la voie de la croissance mène à la catastrophe toutes classes confondues...

« Décélérateur » impénitent et partie prenante au débat, Jean- Marie Harribey, bien que partisan inconditionnel de la RTT, persiste à tenter une médiation entre « décroissants » et « relanceurs », et à proposer une synthèse entre productivistes et antiproductivistes [13]. Il conclut à la nécessité « à long terme » d’une « réorientation de la production », « qui devra prendre le pas sur l’objectif de plus en plus absurde de croître infiniment sans savoir ce qu’il est bon de faire croître [14] ». Cependant, Ramaux n’est pas non plus opposé à une politique « écologique », pourvu qu’elle soit précisément dans le long terme... Bref, pour nos experts, il faut les deux, croissance (plus ou moins sélective) et RTT. Seule varie la proportion dans le mélange.

Ce souci de l’environnement les honore, mais l’urgence étant pour eux de soulager la misère du pauvre peuple qui ne consomme pas assez et souffre du chômage, ce souci s’applique au seul « long terme » pour entrer dans les clauses obligées de « l’écologiquement correct » (type développement durable). Or, ne risquons-nous pas d’être tous morts bien avant ? Car enfin, ce long terme se réduisant de jour en jour, on ne peut plus remettre à plus tard le changement d’orientation. Sous peine de perdre sa raison d’être, la survie de l’humanité, la politique écologique doit être pensée dans le court terme.

Sommés d’être « réalistes » dans ce contexte, quelles solutions les objecteurs de croissance, « ces gosses de riches » selon un journaliste du Monde [15], suggèrent-ils alors d’apporter au problème du chômage ? La question revient systématiquement dans les débats [16]. La plus dure critique de nos adversaires porte sur l’abandon du plein emploi dans notre projet. Quelle place et quel statut pour le travail et l’emploi dans une société de décroissance ? Pour les « objecteurs de croissance », la relance par la consommation et donc par la croissance étant (en principe) exclue, une réduction féroce du temps de travail imposé est une condition nécessaire pour sortir d’une société travailliste de croissance, mais aussi pour assurer à tous un emploi satisfaisant dans l’horizon (pour la France) d’une réduction des deux tiers de notre consommation des ressources naturelles. D’où ce décalage – au moins en apparence – de niveau de réalisme et de temporalité entre nos propositions et celles des « relanceurs » : en dépit de la forte nécessité, on ne supprimera pas du jour au lendemain tous les poids lourds qui transportent nos surconsommations (mais aussi une part importante de notre consommation), non plus que le parc automobile ou la flotte aérienne. Il faudra du temps pour relocaliser la production, les échanges, les modes de vie. Certes. Il s’agit là d’un défi car, malgré l’urgence sociale, et dût-elle bousculer la fourmilière politicienne, la politique écologique ne peut être rejetée vers le long terme. Elle doit démarrer aujourd’hui et prévoir des étapes en maintenant le cap. D’ailleurs, quel que soit l’avis de nos détracteurs, la politique écologique n’a aucune peine à intégrer la politique sociale. Elle est même la condition d’une politique d’un changement social non réductible à un replâtrage du système.

Sur le terrain de l’emploi, certains objecteurs de croissance, se référant à « nos ancêtres qui, pour survivre, travaillaient ardemment et surtout péniblement », pensent même que, loin de créer du chômage, la décroissance exigerait une élévation de la durée du travail et créerait du suremploi [17]. L’abandon du productivisme et de l’exploitation des travailleurs du Sud nécessiterait plus de travail pour satisfaire un même niveau de consommation finale (obtenue éventuellement avec une forte réduction de la consommation intermédiaire).

On est donc en présence de quatre facteurs qui jouent en sens divers : 1) la baisse de productivité incontestable due à l’abandon du modèle thermo-industriel, comme de techniques polluantes et d’équipements énergivores, 2) la relocalisation des activités et l’arrêt de l’exploitation du Sud, 3) la création d’emplois (verts) dans de nouveaux secteurs d’activité, 4) un changement de mode de vie et la suppression des besoins inutiles (« dégraissages » importants dans la publicité, le tourisme, les transports, l’industrie automobile, l’agro-business, les biotechnologies, etc.). Les trois premiers jouent dans le sens d’un accroissement de la quantité de travail, le dernier en sens contraire. La satisfaction des besoins d’un art de vivre convivial pour tous peut se réaliser à partir d’une diminution sensible des durées de travail obligatoire, tant sont importantes les « réserves ». Car les gains de productivité, des siècles durant, ont été systématiquement transformés en croissance du produit plutôt qu’en décroissance de l’effort. N’oublions pas non plus la surestimation systématique des gains de productivité des innovations techniques dont ne sont pas déduits les coûts induits moins visibles. Symétriquement, on sous-estime le potentiel de gains de productivité des outils conviviaux [18]. Il est raisonnable, après une chute brutale de la productivité globale due à l’abandon des techniques toxiques, de tabler sur de modestes gains de productivité réguliers, en particulier dans l’écoefficience, permettant, en théorie du moins, une transition douce. Mais on peut en débattre et élaborer des modèles de simulation divers. En tout état de cause, un des impératifs de la construction d’une société de décroissance devrait être d’offrir des emplois salariés productifs pour tous ceux qui le désirent. Pas de transformer plus ou moins artificiellement des activités non marchandes en travail salarié ou de multiplier les emplois parasitaires ou serviles.

D’ailleurs, il est possible que, dans un premier temps au moins, une politique de décroissance se traduise paradoxalement au niveau macroéconomique par un accroissement de la production du fait de la demande ciblée de produits et d’équipements écologiques et de tous les métiers nécessaires à l’organisation d’une société de décroissance.

Dans son livre Éco-économie, Lester Brown indique neuf secteurs productifs qui devraient être développés dans une économie « solaire », c’est-à-dire fondée sur des énergies renouvelables : la construction des éoliennes et des turbines correspondantes, la production de cellules photovoltaïques, l’industrie de la bicyclette, la production d’hydrogène et de moteurs correspondants, la construction de métros légers, l’agriculture biologique et la reforestation. En amont et en aval, devraient se développer de nouveaux métiers, des experts forestiers aux éco-architectes [19]. Sans faire nôtres toutes les analyses et le programme de ce pionnier de l’économie écologique, retenons, sur un champ particulier, un exemple des possibilités offertes au déploiement de l’ingéniosité.

La réduction, réutilisation, réparation, recyclage et l’abandon de l’obsolescence programmé feront ainsi naître de nouvelles activités, différentes de celles proposées par les antilibéraux patentés de la gauche traditionnelle, qui veulent construire des hôpitaux et des écoles pour sauver les emplois. Il ne s’agit pas là d’une « relance » globale aveugle. Et moins que l’atonie de la consommation, c’est bien la surconsommation ou l’hyperconsommation qui, dénoncée, demeure l’ennemi principal. Toutefois, la décroissance n’est pas un dogme rigide, mais une remise en cause de la logique de la croissance pour la croissance. Et donc, à côté de la réduction du temps de travail et de la régression des activités nocives, l’expansion de nouvelles activités souhaitables pourrait engendrer un solde d’emplois positif.

Pour conclure ce point, il faut saluer l’effort pionnier d’André Gorz qui a construit, dès les années quatre-vingt, des scénarios « réalistes » de décroissance de la production avec réduction du temps de travail et plein emploi [20]. « Pour vivre mieux, écrit-il, il s’agit désormais de produire et de consommer autrement, de faire mieux et plus avec moins, en éliminant pour commencer les sources de gaspillage (exemple : les emballages perdus, la mauvaise isolation thermique, la prééminence du transport par route, etc.) et en augmentant la durabilité des produits [21] », autrement dit réduire la consommation intermédiaire entendue au sens large. On peut effectivement songer à une transition plus ou moins longue, pendant laquelle les gains de productivité sont transformés en réduction du temps de travail et en création d’emplois, sans porter atteinte au niveau des salaires (en tout cas des plus bas) ni de la production finale, sinon à en transformer déjà le contenu. La transition peut se faire sans douleur, mais il importe de ne pas céder sur les objectifs. En changeant la vie, on résoudra le problème du chômage, tandis qu’en privilégiant le problème de l’emploi en lui-même, on risque de ne jamais changer de société et d’aller au clash final.

La sortie de la société travailliste
La réduction drastique des horaires de travail constitue une première protection contre la flexibilité et la précarité. Le droit du travail, dans le collimateur des libéraux, parce que source de rigidité, doit pour cette raison même être maintenu et renforcé. Il ne peut que faciliter la nécessaire décroissance. Il faut défendre les seuils minimaux de salaires décents contre la théorie des économistes du chômage volontaire, cette imposture. Le retour à la « démarchandisation » du travail est un impératif. L’actuel jeu du « moins-disant social » est aussi inacceptable que celui du moins-disant écologique [22].

Avant tout, réduction du temps de travail et changement de son contenu sont donc un choix de société, conséquence de la révolution culturelle appelée par la décroissance. Accroître le temps non contraint pour permettre l’épanouissement des citoyens dans la vie politique, privée et artistique, mais aussi dans le jeu ou la contemplation, est la condition d’une nouvelle richesse.

La question fondamentale n’est donc pas le nombre exact d’heures nécessaire, mais la place du travail comme « valeur » dans la société. La perte de repères sur le sujet, depuis quelques années, n’est pas sans perturber les professionnels politiques de la gauche, entre les prophéties de la métamorphose ou de la fin du travail [23] et la réactivation surréaliste de l’idéologie travailliste. Mêmes errements pour l’âge de la retraite ; après la vogue des départs anticipés, la tendance est à jouer les prolongations [24]. De la dénonciation d’un retour à Speenhamland avec le RMI (Revenu minimum d’insertion [25]), à la revendication de droite ou de gauche d’un « revenu de citoyenneté », en passant par l’attaque frontale des « 35 heures », la société française (droite et gauche confondues), à l’instar de toutes les sociétés occidentales, offre le spectacle d’un grand désarroi sur la question du travail.

Pourtant, la décroissance implique à la fois réduction quantitative et transformation qualitative du travail. Certains ont déjà individuellement réussi cette sortie de la société travailliste, et ces expériences peuvent indiquer une voie sous réserve de résister à l’engrenage de l’accumulation illimitée et de se garder du cycle infernal des besoins et du revenu. C’est ce que tente de montrer le REPAS (Réseau d’échange des pratiques alternatives et solidaires) [26]. Travailler moins et autrement peut vouloir dire retrouver le goût du loisir, rejoindre l’abondance perdue des sociétés de cueilleurs-chasseurs analysée par Marshall Salhins [27]. S’autolimiter, c’est d’une certaine façon se faire « objecteur de croissance ». C’est la réalisation des conditions objectives de ce changement à l’échelon de la société que doit se fixer la construction d’une société de décroissance.

« Changer la vie » (slogan des socialistes en 81), travailler à « un autre monde » (slogan Attac 2002), restent réalisables en 2007, mais pas avec de vieilles recettes, et pas sans rupture. Les compromis possibles sur les moyens de la transition ne doivent pas faire perdre de vue les objectifs sur lesquels on ne peut transiger. L’échec relatif des 35 heures a été la conséquence de l’absence de cette détermination. Il est aussi instructif de revenir sur les raisons de la faillite du programme du SPD allemand de 1989. Ce programme envisageait « la réduction de la durée hebdomadaire à trente heures en cinq jours, à laquelle viendrait s’ajouter le droit à l’année sabbatique et à des congés (payés) additionnels pour les parents d’enfants en bas âge et de personnes demandant des soins » soit en moyenne 1 000 heures de travail par an. Il prônait aussi carrément une décroissance : « Il faut que décroisse et que disparaisse ce qui menace les bases naturelles de la vie », dont le nucléaire et en partie la voiture privée. Ce programme s’appuyait sur l’idée que rationalité écologique et rationalité économique (donc capitaliste) se rejoignent avec les fameuses stratégies win-win (gagnant-gagnant). « À la longue, ce qui est écologiquement déraisonnable ne saurait être économiquement rationnel... Les nécessités écologiques doivent devenir des principes de base de l’activité économique. Si nous nous engageons à temps dans la modernisation écologique, nous améliorons nos chances de conquérir les marchés de demain et améliorons la compétitivité de notre économie ». « Il serait illusoire de croire et paradoxal d’espérer, commente Gorz, que la rationalisation écologique puisse compenser la décroissance et la conversion des industries classiques en employant dans une “économie de l’environnement” la main-d’œuvre et les capitaux économisés ailleurs. Pour de nombreuses entreprises, la conversion écologique peut être un moteur de croissance pendant la période de transition, mais tel ne peut être le but à long terme du point de vue macro-économique. [...] Il s’agit ici d’une politique incontournable qui ne doit pas être présentée comme un choix motivé par l’opportunité économique [28]. » À part quelques avancées remarquables au plan écologique en Allemagne et certains acquis sociaux en France (le RMI, les 35 heures), ni l’Europe sociale ni l’Europe écologique n’ont connu au final, malgré une majorité de gouvernements de gauche, le moindre début de réalisation.

Reste à préciser le contenu de cette politique du temps libéré. En 1962, le sociologue Joffre Dumazedier publiait une étude pionnière, Vers la société du loisir ?, dans laquelle il examinait en détail les trois fonctions du loisir : le délassement, le divertissement et le développement (personnel). Mais toute la construction reposait sur l’hypothèse d’un « sujet autonome ». Or, à la même époque, Henri Lefebvre montrait bien que si « ce n’est plus par, dans et avec le travail, que l’on se construit » dans la « société bureaucratique de consommation dirigée », « le sens de la vie, c’est la vie dépourvue de sens [29] ».

Sans un « réenchantement » de la vie, la décroissance serait, là aussi, vouée à l’échec. Reste la nécessité de redonner sens au temps libéré. Aussi longtemps que le travail salarié n’aura pas été transformé, les classes laborieuses n’auront pas l’« aptitude au loisir », c’est-à-dire « les moyens objectifs et subjectifs d’occuper le temps libéré par des activités autonomes [30] ». Daniel Mothé le montre : dans les conditions actuelles, le temps libéré du travail n’est pas pour autant libéré de l’économie. La majeure partie du temps libre ne mène pas à une réappropriation de l’existence et ne constitue pas une échappée au modèle marchand dominant. Le temps reste souvent employé à des activités elles aussi marchandes, qui ne permettent pas au consommateur de prendre le chemin de l’autoproduction. Il est aiguillé sur une voie parallèle. Le temps libre se professionalise et s’industrialise toujours plus. La sortie du système productiviste et travailliste actuel suppose une tout autre organisation, où le loisir et le jeu sont valorisés à côté du travail, où les relations sociales priment sur la production et la consommation de produits jetables inutiles, voire nuisibles. « Fondamentalement, comme l’écrit François Brune, c’est à une reconquête du temps personnel que nous sommes confrontés. Un temps qualitatif. Un temps qui cultive la lenteur et la contemplation, en étant libéré de la pensée du produit. » Dit dans les termes d’Hannah Arendt, non seulement les deux composants refoulés de la vita activa, l’œuvre de l’artisan et de l’artiste et l’action proprement politique retrouveraient droit de cité à côté du labeur, mais la vita contemplativa elle-même serait réhabilitée. Il faut, selon Gorz, « une politique du temps qui englobe l’aménagement du cadre de vie, la politique culturelle, la formation et l’éducation, et qui refonde les services sociaux et les équipements collectifs de manière à faire une plus grande place aux activités autogérées, d’aide mutuelle, de coopération et d’autoproduction volontaires [31] ». C’est peut-être sur ce point que se marque le plus la divergence de « sensibilités » entre nos critiques et nous. Sauver l’emploi à tout prix, comme nous le propose Ramaux et, de façon plus nuancée, Harribey, traduit le plus souvent, consciemment ou non, un attachement viscéral à la société travailliste. Or, il s’agit non de la sauver, mais d’en sortir. La propagande travailliste a réussi au point que ses victimes l’ont rajeunie en proposant une redéfinition du « vrai » travail comme activité créatrice renvoyant à l’accouchement de la femme « en travail », et ainsi découplée du salariat auquel il est historiquement lié [32]. On en vient même à déplorer que le travail n’ait pas suffisamment étendu son empire et son emprise sur la vie et que le « travail » domestique ou le bénévolat ne soient pas pris en compte. Par l’alchimie marchande, l’économie s’est souvent montrée capable d’enrichir la croissance en emploi et d’engendrer effectivement une croissance des valeurs, mais sans croissance de la satisfaction, voire avec régression de celle-ci. D’une part, en incorporant transport, emballage, publicité, marque, on peut multiplier le prix de la molécule pharmaceutique, du yoghourt, de l’eau, de tous les aliments, sans en améliorer les performances [33]. Seulement, cet accroissement de valeur consomme une quantité incroyable d’énergie (transport) et de matériaux divers (emballages, conserves, publicité...) et c’est précisément sur la baisse de ces consommations intermédiaires que doit porter en priorité l’effort de la décroissance. Quasi désespérées, les tentatives actuelles d’accroître encore les valeurs dans une planète épuisée (aquaculture, OGM, énergie nucléaire, par exemple) ont un impact écologique proprement catastrophique. Certes, elles créent des emplois (souvent mal payés), mais la même satisfaction finale serait obtenue par une réduction drastique des horaires de travail et une forte réduction de l’empreinte écologique. D’autre part, « à force de monétariser, de professionnaliser, de transformer en emplois les rares activités d’autoproduction et d’auto-service que nous assumons encore nous-mêmes, se demande Gorz, ne réduit-on pas, jusqu’à finalement l’anéantir, notre capacité à nous prendre en charge nous-mêmes, sapant ainsi les fondements de l’autonomie existentielle, mais aussi les fondements de la socialité vécue et du tissu relationnel [34] ? » Les artifices divers pour convertir les activités en travail, sous prétexte de « faire de l’emploi » rejoignent ceux utilisés pour compter autrement et faire disparaître les chômeurs des statistiques. « Il pourrait n’y avoir pas de limite au développement de l’emploi, ajoute Gorz, si on parvenait à transformer en prestations de services rétribués les activités que les gens jusqu’ici ont assumées chacun pour soi-même [35]. » « La création d’emplois dépend principalement, désormais, non pas de l’activité économique mais de l’activité anti-économique ; non pas de la substitution productive du travail salarié au travail d’autoproduction privée, mais de sa substitution contre-productive [36]. » Soit la création d’une nouvelle domesticité, d’un nouveau servage.

À l’inverse, redécouvrir la qualité hors des logiques marchandes fait décroître les valeurs économiques. On voit bien, par exemple, qu’en produisant soi-même hors marché, on réduit à la fois l’empreinte écologique et le PIB, tout en améliorant une certaine forme de satisfaction personnelle. C’est pourquoi la revendication de certains altermondialistes (multiplier les emplois de services pour lutter contre le chômage) est une fausse bonne idée [37].

Cette reconquête du temps « libre » est une condition nécessaire de la décolonisation de l’imaginaire. Elle concerne les ouvriers et les salariés, mais tout autant les cadres stressés, les patrons harcelés par la concurrence et les professions libérales prises dans l’étau de la compulsion à la croissance, qui d’adversaires peuvent devenir des alliés dans la construction d’une société de décroissance.

Conclusion : front commun pour la décroissance
« L’impératif écologique exige donc bien, selon Gorz, une décroissance de l’économie, mais cette décroissance n’exige pas nécessairement des sacrifices ; elle exige seulement des renoncements. Nous touchons là à la différence fondamentale entre l’écologie politique, d’une part, et le souci de protéger ou de ménager l’environnement, d’autre part [38]. » Ce dernier peut être assuré par un éco-business, voire un techno-éco-fascisme et c’est bien là le risque des politiques « économiques ». L’approche écologique, en revanche, implique un changement de paradigme. Celui-ci « peut se résumer par la devise “moins mais mieux” [...] L’investissement ne peut plus y avoir pour but la croissance de l’économie, mais seulement la décroissance, au profit de l’expansion des activités qui ne sont pas régies par l’évaluation et la recherche du rendement et du gain ». « La décroissance de la production de marchandises et de services marchands, écrit Gorz, devra être réalisée grâce à une autolimitation des besoins se comprenant elle- même comme une reconquête de l’autonomie, c’est-à-dire grâce à une réorientation démocratique du développement économique, avec réduction simultanée de la durée du travail et extension, favorisée par des équipements collectifs ou communautaires, des possibilités d’autoproduction coopératives ou associatives. Des politiques dans ce sens doivent être impérativement pensées et engagées à l’échelle de l’Europe, d’un “espace éco-social européen”. C’est à cette échelle seulement que la concurrence et la rationalité marchandes peuvent être soumises à des règles restrictives [39]. » Comment y parvenir ? Est-ce vraiment « irréaliste » ? C’est là toute la question de la stratégie politique.


[1Gorz André, Capitalisme, socialisme, écologie. Désorientations, orientations, Paris, Galilée, 1991, p. 167.

[2Voir, par exemple, l’ébauche de programme de « politique volontariste et pro- gressiste » signé Martine Aubry, Jack Lang et Dominique Strauss-Kahn publié sous le titre « Du courage pour faire gagner la gauche » (Le Monde, 6 décembre 2004). Le social-libéralisme de Ségolène Royal risque de ne pas faire beaucoup mieux...

[3Gorz André, op. cit., p. 151.

[4Voir son article dans Politis du 22 juin 2006 « Ne pas trop attendre de la RTT », et son livre Emploi : éloge de la stabilité. L’État social contre la flexicurité, Mille et une nuits, 2006.

[5Ibid., p. 218.

[6Ibid., p. 162.

[7Ibid., p. 115.

[8Ibid., p. 181.

[9Ibid., p. 211.

[10Ibid., p. 188.

[11Ibid., p. 196. Pourquoi la croissance et pas la production ou l’activité économique tout simplement ?

[12Ibid., p. 214.

[13Jean-Marie Harribey, « Sous l’emploi, l’écologie », Politis, 13 juillet 2006.

[14Ibid.

[15Pierre-Antoine Delhommais. « Il faut prendre la doctrine de la décroissance pour ce qu’elle est [...] une lubie de gosses de riches parfaitement égoïstes ». Le Monde, 30 juillet 2006.

[16« Jean-Marie Harribey, note justement Paul Ariès, nous reproche fondamentalement quatre choses : décroître sans sortir du capitalisme, décroître sans limites, ne pas voir qu’une autre économie que le capitalisme est possible et renoncer à la perspective du plein emploi ». Paul Ariès, Décroissance ou barbarie, Golias, Lyon, 2005, p. 87.

[17Vincent et Denis Cheynet, « La décroissance pour l’emploi » (La Décroissance, n° 3, juillet 2004). Cette référence au passé pose problème : de quels ancêtres s’agit-il ? Ceux de l’âge de pierre, tel que l’analyse Marshall Salhins dans Âge de pierre, âge d’abondance (NRF/Gallimard, 1976) se suffisaient de 3 ou 4 heures de « travail » par jour pour assurer la vie du groupe. Sans même remonter si loin, selon Gorz, mille heures par an était la norme jusqu’au début du XVIIIe siècle (Gorz, op. cit., p. 179). Or, 1 000 heures par an font une moyenne de 20 heures par semaine, soit à peu de chose près les cadences pas vraiment infernales du néolithique...

[18Ainsi, « en ajustant convenablement un roulement à billes entre deux meules néolithiques, un indien peut moudre à présent autant de grain en une journée que ses ancêtres en une semaine ». Ivan Illich, Énergie et équité, in Œuvres complètes, volume 1, Fayard, 2004, p. 419.

[19Brown Lester R., Éco-économie, une autre croissance est possible, écologique et durable, Seuil, 2003.

[20Gorz André, op. cit., en particulier, pp. 188 à 197.

[21Ibid. p. 194.

[22Sur ce point, nous renvoyons le lecteur aux développements que nous avons consacré sur le sujet dans Justice sans limites, Fayard, 2003, en particulier le chapitre six.

[23Cf. André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête de sens. Critique de la raison économique. Galilée, Paris 1988. Jeremy Rifkin La Fin du travail, La Découverte, 1996. Dominique Méda, Le Travail. Une valeur en voie de disparition, Alto/Aubier, Paris, 1995. Jacques Robin, Quand le travail quitte la société postindustrielle, GRIT, Paris, 1994.

[24Pour le rapport européen de Wim Kok (2003), « Travailler après 60 ans doit devenir la norme », p. 10 cité par C. Ramaux, p. 89.

[25Ce revenu équivalent à un demi SMIC (Revenu minimum interprofessionel de croissance) est donné sous conditions de recherche de réinsertion aux actifs sans emploi.

[26Voir aux éditions REPAS Michel Lulek, Scions... travaillait autrement ? Ambiance bois, l’aventure d’un collectif autogéré, 2003. Moutons rebelles, Ardelaine, la fibre du développement local. 2002.

[27Âge de pierre, âge d’abondance. NRF/Gallimard, Paris, 1976.

[28Gorz, op. cit, p. 93.

[29Henri Lefebvre, La Vie quotidienne dans le monde moderne (1968), cité in Thierry Paquot, Éloge du luxe. De l’utilité de l’inutile, Bourin, 2005. p. 29.

[30Rainer Land, cité par Gorz, op. cit, p. 121.

[31Gorz, op. cit., p. 127.

[32Certains tentent désespérément de « sauver le travail » en le redéfinissant de façon idéale et en oubliant le travail « réellement existant ». C’est la position d’Alain Soupiot. Ce n’est pas un hasard si cette position m’a été opposée dans un débat avec les Verts pour « sauver le développement ». En vérité, le combat et les enjeux sont bien les mêmes. Voir Dominique Méda, « Notes pour en finir vraiment avec la “fin du travail” », Revue du MAUSS, n° 18.

[33« Aux États-Unis, rapporte Bertrand de Jouvenel, la consommation alimentaire par tête mesurée en prix constants aurait progressé de 75 % de 1909 à 1957. Or, selon les calculs du Department of Agriculture, l’accroissement de consommation physiologique a été tout au plus de 12 à 15 %. C’est-à-dire, selon l’analyse de Kuznets, que les quatre cinquièmes au moins du progrès apparent de la consommation d’aliments ont, en fait, reflété l’accroissement des services de transport et de distribution afférant aux aliments ». B. de Jouvenel, Arcadie, essai sur le mieux-vivre, SEDEIS, Paris, l968, p. 178.

[34Gorz, op. cit, p. 65. « Peut-on sauver la société salariale en multipliant les emplois que qualifiaient d’improductifs les pères fondateurs de l’économie politique ? », op. cit, p. 12.

[35Ibid., p. 63.

[36Ibid., p. 63.

[37Le comble étant atteint avec la lapalissade d’Attali et Champain : « Considérer la recherche d’emploi comme une activité reviendrait à supprimer le chômage. » C. Ramaux commente : « Il fallait y penser : nos deux auteurs l’ont osé. » p. 5, Attali et Champain, Changer de paradigme pour supprimer le chômage, Fondation Jean Jaurès, novembre 2005. cité p. 144.

[38Ibid., p. 171.

[39Ibid., p. 39.